1988

" Pendant 43 ans, de ma vie consciente, je suis resté un révolutionnaire; pendant 42 de ces années, j'ai lutté sous la bannière du marxisme. Si j'avais à recommencer tout, j'essaierai certes d'éviter telle ou telle erreur, mais le cours général de ma vie resterait inchangé " - L. Trotsky.

P. Broué

Trotsky

XI - La marche au pouvoir [1]

Trotsky –  Lev Davidovitch, ou encore L.D., comme disent ses proches en Russie – avait été en 1905 le premier émigré socialiste à revenir dans la Russie en révolution. En 1917, et ce n'est pas de son fait, il ne fut pas loin d'être le dernier. En 1905, il avait scruté, et de loin et d'avance, la montée de la révolution avant de plonger dans le mouvement. En 1917, il arrivait après un internement et un long voyage maritime, c'est-à-dire avec une coupure d'un bon mois dans son information – à une période où les événements commençaient à se dérouler sur un rythme fiévreux.

A la frontière russe – la gare de Bieloostrov –, un comité d'accueil, des fleurs, des drapeaux, des banderoles, des chants. Il y a là une délégation bolchevique de Petrograd, conduite par le métallo G.O. Fedorov et une délégation de la Mejraionka, « l'organisation inter-rayons », dont il ignore l'existence et que dirige Ouritsky [2], Fedorov développe l'idée qu'il faut marcher vers la dictature du prolétariat, et Trotsky approuve chaleureusement [3]. Il découvre, en même temps que son accord avec les bolcheviks sur l'orientation, l'existence d'une organisation proche, en train de discuter avec les bolcheviks la perspective d'une fusion, dans l'attente de son arrivée. L'organisation inter-rayons compte dans ses rangs nombre de ses anciens collaborateurs de la Pravda de Vienne et de Borba ; M.S. Ouritsky, A.A. Joffé, Karakhane, Iouréniev, Lounatcharsky sont parmi ses animateurs, et elle rassemble environ 3 000 ouvriers à Petrograd même [4].

C'est enfin la gare de Finlande, l'arrivée à Petrograd. Il y a foule. De nouveau, Fedorov et Ouritsky prennent la parole pour l'accueillir, et il répond par un bref discours dans lequel il parle de la « nouvelle révolution » qui sera « nôtre ». Il raconte :

« Lorsque, soudain, on m'enleva à bout de bras, je me rappelai immédiatement Halifax, où je m'étais trouvé dans la même situation. Mais maintenant, c'étaient des mains amies qui me soulevaient. Nous étions entourés d'une quantité de drapeaux. J'aperçus le visage empreint d'émotion de ma femme, les faces pâles et inquiètes de mes garçons qui se demandaient si c'était en bien ou en mal qu'on me portait ainsi : la révolution les avait déçus une première fois [5]. »

Au soviet, le menchevik internationaliste N.N. Soukhanov, assis à la tribune, découvre tout d'un coup derrière lui ce Trotsky qu'il connaît depuis 1903. Le président de séance, le menchevik Tchkheidzé, ne l'accueille pas officiellement, mais déjà, de la salle, fusent des cris : on veut entendre l'ancien président du soviet de 1905, hier encore prisonnier des Anglais [6].

De l'intervention de Trotsky, nous avons un résumé par Soukhanov : elle est modérée et prudente. Il parle, bien entendu, de la solidarité prolétarienne internationale et de la lutte révolutionnaire pour la paix. Il dit aussi que la formation du gouvernement de coalition comprenant des ministres socialistes signifie que le soviet s'est laissé prendre au piège de la bourgeoisie. Il se prononce pour le pouvoir des soviets et finit en saluant la révolution russe, « prologue de la révolution internationale [7]  ». Les ministres socialistes sont mal à l'aise ; plusieurs font des réponses. Les bolcheviks font un geste significatif en proposant de faire entrer Trotsky dans l'exécutif du soviet, en hommage à son rôle en 1905. Il n'est pas moins significatif que mencheviks et s.r. acceptent cette proposition de mauvais gré, précisant qu'il n'aura voix que consultative, ce qui, après tout, lui suffit probablement pour le moment [8].

Trotsky a d'abord besoin en effet de se mettre au courant. Entre le 27 mars – date de son départ de New York avec des informations éparses et incomplètes sur la révolution de février – et le 4/17 mai 1917 où il arrive enfin à Petrograd, il a été à l'écart et même dans l'ignorance de développements capitaux qui doivent cependant déterminer son comportement politique et en particulier ses relations avec les bolcheviks.

Ces derniers n'avaient joué en février qu'un rôle secondaire : ils n'étaient dans le soviet qu'une vingtaine – sur quatre cents environ – pour repousser la composition du premier gouvernement provisoire. Les premiers dirigeants sortis de la clandestinité, Chliapnikov et Molotov, ont été surtout attentistes. En revanche, avec le retour d'exil de Staline et de Kamenev le 12/25 mars, c'est une ligne conciliatrice qui s'exprime dans la Pravda : elle défend la ligne du « défensisme révolutionnaire » et ne se distingue guère de la ligne social-patriote. Elle se prononce pour un « contrôle » sur le gouvernement provisoire, le « soutien » du soviet dirigé par mencheviks et s.r., la négociation avec les mencheviks pour la réunification.

L'arrivée de Lénine, le 3/16 avril, renverse la situation. Sur le quai même, sans répondre au discours « défensiste » de Tchkheidzé, il salue dans ses camarades l'avant-garde de l'armée prolétarienne mondiale. A la sortie de la gare, puis dans le local du parti, il commence à développer les idées qu'il exprimera dans les « thèses d'avril », rejetant toute forme de « défensisme », de « contrôle » ou de « soutien » du gouvernement provisoire, appelant à la lutte pour le pouvoir des soviets, la fondation d'une nouvelle Internationale, l'abandon du terme « social-démocrate » – la « chemise sale » – et l'adoption de celui de « communiste ».

Il l'emporte en quelques jours dans cette bataille menée au pas de charge contre les vieux-bolcheviks dont Kamenev et Rykov sont les porte-parole, la conférence du parti le suivant à une large majorité.

Ce ralliement à la lutte pour la « dictature du prolétariat » est-il un alignement sur les perspectives tracées par Trotsky au lendemain de la révolution de 1905 ? Les « vieux-bolcheviks », comme disait Lénine, ont farouchement résisté et continuent à grogner contre ce qu'ils considèrent comme un « ralliement au trotskysme ». Polémiquant à ce sujet contre Trotsky, son ancienne secrétaire, Raya Dunayevskaya, devait écrire, dans un livre édité en 1981, après avoir rappelé combien Lénine dut peiner pour « réarmer le parti » et surmonter la résistance des vieux-bolcheviks :

« C'est en partie vrai. Mais toute la vérité, c'est cependant que ce n'est pas la théorie de la Révolution permanente qui a « réarmé le parti » mais les fameuses thèses d'avril de Lénine. [...] Ce n'est pas la théorie de la Révolution permanente de Léon Trotsky, mais la dialectique de la révolution qui a conduit Lénine aussi bien aux thèses d'avril qu'à la rédaction de L'Etat et la Révolution et la mise à l'ordre du jour du parti bolchevique de la prise du pouvoir. Et c'est alors que Trotsky a rejoint Lénine, et non pas Lénine Trotsky [9]. »

Par ailleurs, le développement récent du parti bolchevique, précisément, sa croissance foudroyante, son influence grandissante et en particulier l'autorité de ses militants dans les usines, ont fait de lui ce « parti de masses », dont Trotsky avait affirmé pendant des années qu'il était rendu impossible par le sectarisme et l'autoritarisme des bolcheviks. L'existence même de ce parti et la façon dont il s'est déployé démontrent à l'évidence que ce n'est pas seulement en animant le « bloc d'août » que Trotsky a eu tort contre Lénine, mais dans les questions d'organisation et surtout celle de la construction du parti depuis 1903.

Angelica Balabanova croit relever chez Trotsky, lors de son arrivée, une certaine « mauvaise humeur [10] ». On ne peut exclure qu'elle ait bien vu. La situation de l'arrivant est délicate : son accord fondamental avec Lénine sur les questions essentielles lui pose le problème de son attitude vis-à-vis du parti qu'il a combattu pendant quinze ans. Peu lui importe sans doute la rumeur qui court dans les milieux politiques de la capitale, selon laquelle il serait revenu « pire que Lénine lui-même ». Le problème, c'est que ses proches camarades, anciens de la Pravda et de Borba, animateurs de l'organisation inter-rayons –  4 000 membres environ, une influence certaine dans les cadres ouvriers de la capitale – ont refusé, avant la conférence d'avril, le rapprochement avec le parti bolchevique dont ils jugeaient, à cette époque où Kamenev et Staline dirigeaient la Pravda, qu'il suivait une ligne « opportuniste  ». Après l'adoption des thèses d'avril, les réserves politiques sont tombées, mais méfiance et anciens griefs demeurent...

Trotsky expliquera plus tard qu'il fut, dès son arrivée, convaincu de la nécessité d'entrer dans les rangs bolcheviques, mais qu'il attendit un peu, le temps de convaincre l'organisation inter-rayons. Le 7/20 mai, c'est ensemble que les deux organisations mettent sur pied pour Trotsky la réunion de bienvenue au cours de laquelle il explique son hostilité totale à la réunification avec les mencheviks, dont une fraction importante de la direction bolchevique n'a pas encore abandonné la perspective. Le 10/23 mai, nouvelle réunion commune pour étudier les problèmes de la fusion. C'est la première fois depuis Zimmerwald que Trotsky revoit Lénine, venu en compagnie de Zinoviev et de Kamenev. Lénine est convaincu qu'ils vont travailler ensemble : il a déjà proposé que Trotsky soit appelé à la tête de la Pravda et a été là-dessus mis en minorité à la direction.

Sur cette entrevue, nous ne disposons que des notes prises par Lénine [11], sur la base desquelles Isaac Deutscher écrit d'ailleurs que Trotsky sous-estimait à l'époque l'ampleur du tournant opéré par Lénine, puisqu'il l'interrogeait encore sur la formule de « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie [12] ». Lénine propose l'entrée immédiate des gens de l'organisation inter-rayons dans le parti, avec les postes responsables à la direction et à la Pravda.

Trotsky se dérobe. Il prend acte du fait que le parti s'est, selon sa formule, « débolchevisé  », et qu'il a maintenant une optique résolument internationaliste. Mais c'est pour cela qu'il hésite devant l'entrée d'un parti qui s'appellerait toujours « bolchevique ». Il préférerait un parti nouveau, résultant d'une fusion, portant un nom nouveau. La concession n'apparaît sans doute pas possible à Lénine, déjà aux prises avec les critiques qui l'accusent d'avoir capitulé devant Trotsky sur les perspectives : il ne la fera pas. On peut sans doute épiloguer sans fin sur les raisons qui ont ainsi maintenu Trotsky dans une attitude de réserve [13]. Faut-il, comme Deutscher, faire intervenir l'amour-propre [14] ? Nous préférons l'explication par le souci de mieux s'informer et donc d'attendre, peut-être aussi de se donner le temps de vaincre les résistances de certains dans l'organisation inter-rayons...


Dès ce moment, en tout cas, Trotsky est engagé totalement aux côtés de Lénine et du parti bolchevique dans le travail pratique. Après un tour d'exploration auprès de la rédaction de Novaia Jizn, de Gorky, l'organisation inter-rayons lance le 16 juin le premier numéro de Vpered (En avant), primitivement hebdomadaire, qui sortira irrégulièrement une quinzaine de numéros avant la fusion avec les bolcheviks.

Le domaine de Trotsky, celui où il est irremplaçable, c'est l'agitation. Avec ses deux camarades d'organisation, Lounatcharsky et Volodarsky, mais plus qu'eux, il devient l'un des orateurs les plus populaires des auditoires ouvriers :

« Meetings dans les usines, dans les écoles, dans les théâtres. dans les cirques, dans les rues, sur les places... Je rentrais exténué, après minuit, je trouvais dans un demi-sommeil agité les meilleurs arguments que j'aurais dû opposer à nos adversaires politiques, et, à sept heures du matin, parfois plus tôt, j'étais tiré de mon sommeil par des cognements indésirables à ma porte : on venait me chercher pour un meeting à Peterhof, des matelots de Cronstadt étaient venus me prendre en bateau à moteur pour m'emmener chez eux. [...] Il se trouvait qu'en trois, quatre ou cinq endroits, j'étais attendu par des milliers d'ouvriers qui patientaient une ou deux et trois heures [15]. »

Trotsky est incontestablement un immense orateur, à la voix étincelante – éclairs bien plus que tonnerre. C'est pourquoi il est à ce point réclamé. Un historien stalinien de l'époque Gorbatchev se permet de raconter qu'il parle tellement qu'il ne trouve pas de temps pour faire le travail pratique [16]. Mais A.V. Lounatcharsky, dans ses Silhouettes révolutionnaires, qui furent publiées en 1923, a donné de Trotsky orateur un portrait de connaisseur :

« Trotsky est à mon sens le plus grand orateur de ce temps. Il m'a été donné d'entendre les plus grands orateurs parlementaires, toutes les vedettes du socialisme, les plus fameux orateurs de la bourgeoisie : à l'exception de Jaurès, je n'en vois aucun qu'on puisse comparer à Trotsky.
« Une prestance magnétique, le geste large et beau, un rythme tout-puissant, une voix infatigable, une merveilleuse solidité de phrase, une fabuleuse richesse d'images, une ironie brûlante, un pathétique débordant, une logique extraordinaire et projetant dans sa lumière les éclairs de l'acier, telles sont les vertus dont ruissellent les discours de Trotsky. Il peut lancer des flèches acérées, parler par épigrammes : il peut prononcer aussi de majestueux discours politiques, comme seul Jaurès a su en prononcer. J'ai vu Trotsky parler trois heures durant dans le plus absolu silence, devant un auditoire debout et médusé et buvant ses paroles [17]. »

Cet orateur gigantesque d'une époque où l'on ignore encore la « sono », a deux auditoires de prédilection : les marins de Cronstadt et les fidèles du Cirque moderne. C'est en mai, lors du conflit entre leur soviet et le gouvernement provisoire qu'il est devenu l' « idole » des marins de Cronstadt en les défendant contre les menaces de répression et en les aidant à exprimer leurs positions. Le 26 mai, répondant au soviet aux accusations lancées contre les cronstadtiens, il avait lancé sa formule célèbre :

« Quand un général contre-révolutionnaire essaiera de passer un nœud coulant autour du cou de la révolution, les Cadets savonneront la corde et les marins de Cronstadt viendront mourir avec nous [18]. »

C'est lui qui a rédigé de sa main le célèbre Manifeste de Cronstadt du 31 mai qui se termine par l'affirmation que les soviets prendront un jour le pouvoir [19].

Le Cirque moderne est, selon l'expression de Natalia Ivanovna, son « Club des Jacobins [20] », mais un club de masses. Il y prend la parole presque tous les soirs, parfois en pleine nuit. Les auditeurs, « des ouvriers, des soldats, de laborieuses mères de famille, des adolescents venus de la rue, les opprimés, les bas-fonds de la capitale » sont entassés au point qu'il ne peut parfois atteindre la tribune que porté à bout de bras au-dessus des têtes. Personne ne fume dans « cette atmosphère lourde de respirations et d'attente », mais il n'y a « aucune lassitude [...] dans la tension électrique de cette agglomération humaine [21] ». C'est en revenant une nuit d'un meeting au Cirque moderne qu'il découvre qu'il est suivi par un inconnu : c'est un étudiant en mathématiques qui a décidé de veiller sur sa sécurité [22]. Ainsi commence avec Igor Moiséiévitch Poznansky un lien qui ne sera défait que par la mort.

C'est à peu près au même moment que ses deux garçons – douze et dix ans – font la connaissance d'un jeune marin de vingt-cinq ans, N.I. Markine, qui deviendra bientôt l'ange tutélaire de la famille. Natalia Ivanovna raconte, pour Victor Serge :

« Markine, un grand gars au front élevé, plutôt taciturne, au regard concentré, mais qui savait si bien sourire, se prit tout de suite d'affection pour les deux enfants. Quand [il] sut que nous étions, dans la maison même, entourés d'hostilité, il intervint très discrètement, mais sans doute très énergiquement ; et comme les marins révolutionnaires jouissaient d'un grand respect, tout changea du jour au lendemain [...] les saluts aimables succédèrent aux visages renfrognés... Markine allait devenir pour Trotsky un précieux collaborateur et un valeureux compagnon d'armes [23]. »

Accusé par l'ambassadeur britannique Buchanan d'avoir été payé par le gouvernement allemand, Trotsky avait déjà interpellé publiquement le ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire sur cette question. Le 5/18 mai, lors du premier congrès pan-russe des soviets, il mit solennellement en cause Milioukov – qui avait soutenu Buchanan – en le qualifiant d' « infâme calomniateur [24] ».

Il serait d'ores et déjà difficile, même si les interventions de Trotsky révèlent des divergences avec certains vieux-bolcheviks, d'en découvrir avec Lénine. Au premier congrès pan-russe des soviets, qui s'ouvre au début juin, les délégués de l'organisation inter-rayons ne sont que dix à côté de quelque 200 bolcheviks. Mais Trotsky est l'un des principaux porte-parole du bloc de ces deux organisations. Il cherche à convaincre mencheviks et s.r. que la tentative d'arrêter la révolution, qui caractérise leur politique, les voue à tomber dans les bras de la contre-révolution. Il s'indigne de l'expulsion comme « agent allemand » du socialiste suisse Robert Grimm. Il montre que la seule perspective de victoire de la révolution russe passe par la révolution européenne, et d'abord allemande et, sous les huées, explique que les soldats russes sont prêts à verser leur sang pour la révolution, mais refusent de le faire pour la Bourse de Paris et l'impérialisme britannique [25].

Le 2/15 juillet, c'est un état de fait que vise à régulariser la décision de la conférence de Petrograd de l'organisation inter-rayons de rejoindre le parti bolchevique à son prochain congrès, récemment convoqué. Pendant les « journées de juillet », Trotsky et ses camarades combattent pour contrôler et canaliser vers des manifestations pacifiques le mouvement explosif des travailleurs de Petrograd. Il arrache le s.r. Tchernov à une foule en colère qui menaçait de lui faire un mauvais parti. Au lendemain des journées de juillet et de l'inculpation de Lénine, Zinoviev et Kamenev, il se fait leur avocat. Le 17/30 juillet, il affirme à l'exécutif du soviet de Petrograd :

« Lénine s'est battu pour la révolution pendant trente ans. J'ai moi-même lutté pendant vingt ans contre l'oppression des masses populaires. Nous ne pouvons qu'être pleins de haine contre le militarisme allemand. Quiconque affirme autre chose ignore ce qu'est un révolutionnaire [26]. »

La presse ayant, en dépit de tout, laissé entendre qu'il était en train de s'éloigner de Lénine au moment du déferlement de la grande calomnie, il écrit une lettre ouverte, qui paraît dans Novaia Jizn, dans laquelle il souligne qu'il est d'accord sur tous les points avec les militants inculpés et qu'il a joué le même rôle qu'eux en juillet [27]  – ce qui lui vaut d'être inculpé, le 23 juillet, et d'être arrêté, par surprise chez son ami Larine, où il loge, après l'avoir indiqué par téléphone au procureur qui lui a fait croire qu'il le cherchait pour la défense du militant bolchevique Raskolnikov [28]. En 1987, « l'historien » V.M. Ivanov prétendra qu'il « s'est présenté aux autorités, préférant être incarcéré [29] »!

Le voici donc pour la deuxième fois enfermé dans la prison des Kresty (Croix) où il a déjà séjourné après son arrestation en 1905. Il refuse de répondre aux interrogatoires dès qu'il s'aperçoit que le magistrat instructeur, qui l'interroge sur... son voyage de retour de Suisse avec Lénine, le prend pour Martov [30]. Il va rester en prison jusqu'au 4 septembre. La première partie de son séjour est placée sous le signe de l'isolement et du secret le plus rigoureux : Natalia Ivanovna ne le rencontre que de l'autre côté d'une grille [31]. Mais quand le général Kornilov tente de marcher sur Petrograd à la tête de ses troupes et que s'organise la résistance ouvrière avec la participation déterminante des bolcheviks, les choses changent. Les portes des cellules s'ouvrent, et ces dernières deviennent, comme écrit Raskolnikov, autant de « clubs des Jacobins [32] ». Trotsky n'abuse pas de cette relative liberté de mouvements : il sort scrupuleusement pour faire la promenade quotidienne, mais s'isole, le reste du temps, dans sa cellule où il travaille pour la presse bolchevique. Le congrès du parti s'est tenu sans lui à partir du 8/21 août. Le rapport qu'il devait y présenter l'a finalement été par Staline. Il a été élu au comité central, ainsi que son ami M.S. Ouritsky, tandis que Joffé est suppléant.

Trotsky ne consacre que quelques lignes de Ma Vie à ce nouveau séjour de quarante jours aux Kresty. Nous avons pourtant des informations concrètes par les Mémoires de Raskolnikov, les souvenirs de Natalia Ivanovna, et quelques brèves remarques dans l'Histoire de la Révolution russe. Raskolnikov est en cellule dans le même quartier et discute souvent avec lui des problèmes du jour [33]. Quand les détenus débattent d'un projet de grève de la faim, Trotsky refuse de se joindre à un mouvement jugeant le moyen d'action excessif par rapport à son objectif [34]. Natalia Ivanovna, de son côté, le décrit discutant avec animation dans la cour de la prison avec de jeunes ouvriers, soldats et marins, « tous amers et indignés [35] ». Elle lui rend souvent visite et le trouve toujours de bonne humeur. Les deux garçons vont aussi à la prison, tout seuls, et apportent des colis de vivres [36].

A la nouvelle de la tentative de putsch de Kornilov, Trotsky, tournant en rond dans la cour avec Raskolnikov, parle de la « lâcheté » des ministres qui devraient mettre le rebelle hors la loi, pour que tout soldat ait le droit de l'abattre [37]. Dans l'Histoire... , il raconte que des cronstadtiens – de l'équipage de l'Aurora, semble-t-il – lui demandèrent à la prison si le moment n'était pas venu d'arrêter les ministres. Il leur répondit non : «Tirez sur Kornilov. On règlera ensuite les comptes avec Kérensky [38]. » Il a le même comportement avec les soldats envoyés pour renforcer la garde de la prison et qui se montrent disposés à libérer les bolcheviks emprisonnés : « Ce geste aurait été le signal d'une insurrection immédiate et l'heure n'en avait pas encore sonné [39]. »

Libéré sous caution le 4/17 septembre, il reprend le cycle des réunions et des meetings, mais l'aventure de Kornilov a changé le cours des choses et considérablement renforcé l'élan révolutionnaire, quelque peu perturbé par la répression de juillet. Le 9/22 septembre, un vote décisif d'orientation a lieu au soviet de Petrograd. Les bolcheviks pensent qu'il leur manque cent voix pour être majoritaires, ce qui dénote d'importants progrès. Trotsky fait préciser aux tenants de la liste adverse, mencheviks et s.r., qu'ils comptent bien sur Kérensky, dans la même liste, avec eux. Les bolcheviks obtiennent 519 voix contre 414 et 67 abstentions [40].

Le 25 septembre/8 octobre, le soviet élit son nouveau présidium, dominé par les bolcheviks. Douze ans après, Trotsky redevient président du soviet de Petrograd. Fidèle à lui-même, toujours soucieux de souligner la continuité du combat et de donner confiance aux siens, il assure dans son discours que ce n'est pas lui qui prend aujourd'hui à Tchkheidzé la présidence du soviet, mais Tchkheidzé qui la lui restitue... Il souligne la différence entre 1905 et 1917 : dans le moment présent, la formation d'un nouveau présidium, la réélection de l'ancien président du temps de la première révolution constituent des étapes dans la montée révolutionnaire qui mène à la victoire. Inspiré par les mêmes conceptions qui l'avaient conduit dans Bilan et Perspectives à essayer de décrire la « dictature du prolétariat », il s'écrie :

« Nous appartenons à des partis différents et nous aurons plus d'une fois à croiser le fer. Mais nous dirigerons le travail du soviet de Petrograd dans le respect des droits et de la totale indépendance des fractions ; jamais le bras du présidium ne servira à opprimer une minorité [41]. »

Certains ironiseront peut-être sur une déclaration d'intentions, qui ne se choquent pas des promesses électorales jamais tenues et des mandats toujours trahis... Il était bon cependant de rappeler ici que les bolcheviks, à cette date, avaient l'ambition de construire une démocratie socialiste pluraliste.

Il faut avouer aussi que le travail du biographe est difficile. Il ne peut être question de retracer ici dans le détail l'histoire de la révolution russe et notamment de la marche à l'insurrection d'Octobre et à l'instauration du pouvoir des soviets. Mais la biographie de Trotsky ne se distingue pas de cette histoire dont nous relaterons les grandes lignes.


C'est à la conférence d'État, du 14/27 au 21 septembre/5 octobre 1917, que Trotsky, libéré depuis quelques jours et qui n'a encore que peu participé à l'activité de direction de son nouveau parti, va apparaître pour la première fois comme un de ses porte-parole. Avec cette convocation, les mencheviks ont fait une double tentative pour limiter et contrôler l'activité de Kérensky et surtout pour barrer aux soviets la route du pouvoir. Son mode de désignation la met à l'abri de toute surprise. Sur les 900 délégués, 100 environ sont désignés par l'exécutif des soviets, 300 par la douma et le reste par des organisations dites « apolitiques » aussi inattendues que les coopératives, voire les zemstvos élus... avant la guerre [42].

Trotsky présente le rapport devant la fraction bolchevique. Dans la conférence même, il fait une intervention très remarquée, tournant en ridicule Kérensky qui vient de rétablir la peine de mort ... et jure qu'il ne veut pas l'appliquer. Il fait même crouler de rire la salle en comparant la répression contre les bolcheviks au lendemain des journées de Juillet et celle qui a frappé les Cadets après la korniloviade [43]. C'est Kamenev qui a la responsabilité d'exposer, à la conférence, le point de vue des bolcheviks. De toute évidence, il n'exclut pas une rupture de la majorité avec Kérensky et la constitution d'un gouvernement socialiste homogène.

Dans les jours qui suivent, parviennent cependant au comité central les deux premières lettres de Lénine exigeant un tournant vers l'insurrection. La réaction de la majorité du comité central est négative, et les lettres sont tenues sous le boisseau [44]. Mais Trotsky se sent encouragé à défendre une position dure : il déclare qu'il faut exclure l'hypothèse d'un gouvernement patronné par la conférence d'Etat et propose de mettre en avant le mot d'ordre du pouvoir des soviets. La direction bolchevique se divise, le 4/17 octobre, sur l'attitude à tenir à l'égard de la conférence démocratique – à laquelle les délégués bolcheviques prennent part – et du « préparlement », le « soviet de la République » qu'elle se prépare à désigner en attendant... l'élection de la Constituante.

Kamenev est favorable à la participation : selon lui, on pourra ainsi se lier aux éléments hésitants du bloc mencheviks-s.r. Trostky soutient qu'il faut quitter la conférence démocratique et boycotter le préparlement : c'est à ses yeux une condition préalable de l'engagement vers la lutte révolutionnaire pour le pouvoir des soviets mise à l'ordre du jour par l'ensemble de la situation. Il l'emporte de justesse sur le boycottage du préparlement, mais la marge est si faible que la décision est renvoyée à la réunion commune du C.C. et des délégués à la conférence démocratique [45], dont la prise de position en faveur de la participation – par 77 voix contre 50 –  conduit le C.C. à inverser alors la sienne.

Lénine se déchaîne contre ces décisions. Il pense que son parti aurait dû boycotter la conférence démocratique et que c'est une erreur d'y avoir participé. A fortiori,il faut absolument boycotter le préparlement qu'elle a désigné, et il accumule les arguments en faveur de l'insurrection pour le pouvoir des soviets avant qu'il ne soit trop tard. Le comité central ne le suit pas. Une fois de plus, les vieux-bolcheviks, en la personne de Zinoviev et Kamenev, opposent à Lénine et à ses positions qu'ils jugent « aventuristes », une résistance acharnée [46]. De son exil de Finlande, Lénine approuve Trotsky pour s'être prononcé en faveur du boycottage [47].

Il existe, en réalité, entre les deux hommes des nuances sur la base d'un accord fondamental sur l'essentiel. Lénine, persuadé que l'exécutif à majorité menchevique issu du premier congrès pan-russe des soviets va s'employer efficacement à repousser la date de la convocation du deuxième congrès pan-russe, ne veut pas lier l'insurrection à ce congrès, même par un calendrier indicatif : il pense que le parti doit déclencher l'insurrection en son nom et sous sa responsabilité propre. Mieux placé pour jauger les capacités des dirigeants mencheviques à résister à la pression de la base qui exige le congrès, Trotsky ne les croit pas capables de retarder indéfiniment sa convocation et préfère donc que l'insurrection, immédiatement endossée par le congrès, apparaisse comme le couronnement, la réalisation pratique du mot d'ordre du parti pour « tout le pouvoir aux soviets ». Cette position implique une articulation entre les dates du congrès et de l'insurrection, ainsi que la nécessité que cette dernière soit formellement organisée au nom d'un organisme soviétique. Lénine va sans doute, jusqu'au bout, redouter qu'elle ne constitue que la façade d'une attitude hésitante et temporisatrice qui lui paraît alors plus dangereuse que celle de Zinoviev et de Kamenev, laquelle a au moins le mérite d'être publiquement exprimée.

Lénine finit par surmonter la résistance du C.C., à cause de son immense autorité, bien sûr, car ses camarades lui ont tenu tête autant qu'ils ont pu. Mais aussi et surtout à cause du mouvement d'opinion qui pousse des millions de Russes vers les bolcheviks depuis la tentative de Kornilov. Soukhanov note que les masses sentent et respirent « bolchevique ». Le 5 octobre, sous le bombardement des lettres de Lénine, le C.C., renversant une fois de plus sa position, décide de boycotter le préparlement [48]. A l'ouverture de ce dernier, le 7/20 octobre, Trotsky prononce une déclaration de dix minutes expliquant le départ des bolcheviks. Sa péroraison ne laisse aucun doute.

« Petrograd est en danger ! La Révolution est en danger ! Le peuple est en danger ! Nous nous adressons au peuple. Tout le pouvoir aux soviets [49] ! »

Le 10 / 17 octobre, à la réunion secrète du C.C. – qui se tient dans l'appartement de... Soukhanov en son absence –, Lénine est là. Lénine plaide avec passion : c'est maintenant ou jamais et il ne faut pas laisser passer ce moment favorable à l'insurrection. Il l'emporte, Zinoviev et Kamenev s'obstinant dans leur refus. La résolution adoptée dit que la prise du pouvoir est « à l'ordre du jour [50] ». Tout n'est pas réglé, mais l'orientation générale est désormais très claire.

Président du soviet de Petrograd, Trotsky est appelé à jouer un rôle déterminant dans un schéma où les soviets prennent leur place, comme il l'a proposé : dès le 12/25 octobre, il a obtenu du congrès des soviets de la région Nord la convocation, le 20 octobre/2 novembre, du congrès pan-russe des soviets – entérinée aussitôt par l'exécutif des soviets.

C'est dans les revers militaires et la menace allemande que les bolcheviks vont trouver l'argument essentiel pour les mesures militaires permettant la préparation de l'insurrection. Après la chute de Riga aux mains des Allemands le 3 septembre, le haut-commandement soutient en effet la nécessité – probablement incontestable d'un simple point de vue militaire – de prélever pour le front balte des troupes stationnées à Petrograd. Les bolcheviks utilisent des commentaires maladroits, comme celui de l'ancien ministre Rodzianko : Trotsky affirme que la bourgeoisie, défaitiste, veut livrer la flotte et la capitale à Guillaume II. Et c'est à son instigation que, le 12/25 octobre, le comité exécutif du soviet de Petrograd prend une décision capitale : la formation, sous son autorité, d'un comité militaire révolutionnaire comprenant le présidium du soviet et celui de sa section de soldats, des représentants des marins, des cheminots, des postiers des comités d'usine, syndicats, ainsi que des organisations militaires du parti et des milices [51]. Il s'agit d'établir la liaison avec la flotte et les unités stationnées en Finlande, avec les troupes du front, et de contrôler l'ensemble des mesures de défense de cette région. Le C.M.R. du soviet se réserve le pouvoir d'affecter les unités nécessaires à la défense de la capitale, le recensement personnel des unités, la préparation d'un plan général de défense et « le maintien de la discipline révolutionnaire ».

Le sens de la constitution du comité militaire révolutionnaire est clair : c'est un véritable coup d'État à froid. Émanation du soviet de Petrograd, il se substitue à toutes les autorités émanant du gouvernement provisoire et du haut-commandement et concentre entre ses mains – au nom du soviet – tout le pouvoir militaire dans la capitale et dans sa province. La dualité de pouvoirs entre le gouvernement provisoire et les soviets est en train de se résoudre en faveur du pouvoir soviétique, avec ce transfert de l'autorité sur les forces armées que le gouvernement provisoire et le corps des officiers vont se révéler impuissants à empêcher. Les bolcheviks font face aux accusations. Au menchevik qui l'interroge à la séance du soviet du 16 octobre pour savoir ce qu'est exactement cet « état-major révolutionnaire pour une prise du pouvoir », Trotsky rétorque en demandant s'il pose la question au nom de Kérensky, du contre-espionnage ou de la police secrète [52].

Il reste à gagner la garnison, les soldats, unité par unité. Dans ce travail décisif, qui exige tension et travail des dirigeants, activité et initiatives de milliers de militants, le rôle de Trotsky est particulièrement important, peut-être décisif. Soukhanov, pourtant son adversaire politique, lui rend un hommage admiratif :

« S'arrachant au travail de l'état-major révolutionnaire, Trotsky en personne se précipitait de l'usine Oboukhovsky à celle de Trubochny, des ateliers de Poutilov à ceux de la Baltique, de l'école de cavalerie aux casernes ; il semblait parler dans tous les endroits à la fois. Son influence, tant dans les masses que sur les chefs, était immense. Il était le personnage central de ces journées et le héros principal de cette remarquable page d'histoire [53] … »

Empruntons à Soukhanov la description de l'une de ces réunions de masse, à la Maison du Peuple, le 22 octobre/5 novembre, « journée du soviet » devant quelque 3 000 auditeurs, ouvriers, soldats et gens du peuple. Trotsky commence par créer l'atmosphère nécessaire en invoquant les souffrances indicibles du soldat au front, dans les tranchées. Puis, avec ses souvenirs de la Grande Révolution française, acclamé par la foule, il interpelle le bourgeois :

« Vous, bourgeois, vous avez deux bonnets de fourrure. Donnez-en un au soldat qui gèle dans sa tranchée. Vous avez de bonnes bottes ? Restez chez vous. Le soldat en a besoin [54]. »

Soukhanov commente :

« Autour de moi régnait presque l'extase. Il semblait que la foule allait d'un moment à l'autre entonner, sans discussion ni signal, un hymne religieux. [...] Trotsky formula je ne sais quelle résolution brève et générale, disant quelque chose comme : " Nous défendrons la cause des ouvriers et des paysans jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Qui est pour ? " Mille hommes comme un seul levèrent la main. Je voyais les mains levées et les yeux brûlants des hommes, des femmes, des adolescents, des ouvriers, des soldats, des moujiks – et de petits-bourgeois typiques. [...] La foule dense tendait les mains [55]. »

Trotsky fait monter encore la tension en martelant à la tribune de sa puissante voix métallique :

« Que ce vote soit votre serment – de défendre de toutes vos forces au prix de n'importe quel sacrifice – le soviet – qui a pris sur lui la grande tâche – de mener la révolution jusqu'à sa victoire – et de donner au peuple la terre, le pain et la paix [56]... »

Et Soukhanov, qui s'est un peu attardé sur « cette scène réellement magnifique », conclut :

« Dans tout Pétersbourg, la même scène se déroulait plus ou moins. [...] Des milliers et des dizaines de milliers, des centaines de milliers de gens. [...] En fait, c'était déjà une insurrection. Tout avait commencé [57] ... »

Il n'y aura malheureusement pas de Soukhanov pour décrire le meeting du lendemain, 23 octobre/6 novembre, à la forteresse Pierre-et-Paul. La question est venue à l'ordre du jour du comité militaire révolutionnaire : ce dernier ne contrôle pas la forteresse. Or elle contient des armes et des munitions, peut servir de refuge au gouvernement dans le cas de combats de rues, de forteresse aux troupes de la contre-révolution et rend très difficile, de par sa position, la prise du Palais d'Hiver. Antonov-Ovseenko propose de la prendre d'assaut, par surprise. Trotsky répond que ce n'est pas nécessaire : il suffira d'un meeting pour convaincre la garnison. Il va se présenter seul à la forteresse, avec Lachévitch, obtient que soit convoqué le meeting, parle et convainc. Les soldats se placent à la disposition du comité militaire révolutionnaire. La forteresse a changé de camp [58].

Il n'y a pas de vie personnelle pour Trotsky dans son emploi du temps de ces quelques mois décisifs de 1917. La famille n'a réussi à se loger, non sans mal, que dans l'appartement de camarades où elle dispose d'une seule pièce. On vit des rations, plutôt chiches, et, comme en témoigne Natalia Ivanovna, de « rares aubaines [59] ». Trotsky ne prend ni distractions ni repos, rencontre rarement ses deux garçons à la maison, entrevoit ses filles, le temps d'un sourire, au Cirque moderne [60]. Il part tôt le matin et travaille dans son bureau de l'Institut Smolny, « une grande pièce carrée, nue, sommairement meublée, visitée chaque jour par des centaines de délégués [61] ». Pas soucieux d'élégance, il s'habille cependant en évitant tout laisser-aller. Il prend ses repas au réfectoire de Smolny : « soupes claires aux choux, au poisson, kacha (pâte de gruau), compotes, thé [62] ». Un an auparavant, pendant son séjour espagnol, il fumait. Il ne fume plus du tout et vitupère fermement la tabagie. Il se déplace à pied.

Il a trente-huit ans. Il est « militant » depuis déjà vingt ans. Il a derrière lui plus de trois années de prison, deux de déportation et dix d'exil à l'étranger. Il est encore très juvénile d'allure avec ses cheveux noirs et drus. Ce révolutionnaire professionnel approche d'une grande victoire.

Le rôle de Trotsky grandit dans le parti où il n'est pourtant pas évident que la vieille garde l'ait accueilli avec empressement : les vieux-bolcheviks, même s'ils ne suivent pas Zinoviev et Kamenev jusqu'au bout, n'en font pas moins des réserves sur l'orientation vers l'insurrection. Très rapidement, les choses s'enveniment. Zinoviev et Kamenev ont déjà diffusé dans le parti, le 11/24 octobre, leur lettre « Sur le Moment présent  » contre la décision de préparer l'insurrection [63]. Le 18/31, Novaia Jizn, l'organe de Maksim Gorky, publie une lettre où Kamenev explique, au nom également de Zinoviev, que le recours à l'insurrection armée serait « une démarche inadmissible, périlleuse pour le prolétariat et la révolution [64]  ». Trotsky est ainsi amené à démentir, au soviet, tout préparatif d'insurrection, ajoutant toutefois que les ouvriers et les soldats suivraient comme un seul homme un tel mot d'ordre s'il était lancé par le soviet [65]. Kamenev proclame aussitôt son accord avec cette déclaration : Lénine parle de la « filouterie » commise par ce dernier et demande l'exclusion du parti, comme « briseurs de grève », de Zinoviev et Kamenev [66].

Le gouvernement provisoire n'ignore rien. Pourtant il ne tente rien, sans doute parce qu'il ne peut rien. Ses ordres ne sont pas suivis d'effets, ou, s'ils le sont, ceux-ci sont aussitôt annulés. Le comité militaire révolutionnaire, sous la présidence de Trotsky, se dépense, lui. Le 24 octobre/6 novembre, il désigne des délégués aux Postes, aux Chemins de fer, au Ravitaillement. Trotsky harangue au Cirque moderne et gagne un bataillon de motocyclistes, parle au soviet de Petrograd [67], réunit à Smolny les premiers délégués au congrès panrusse des soviets. Il donne l'ordre de rouvrir les journaux fermés par le gouvernement provisoire, cependant qu'ouvriers et soldats occupent les locaux de la rédaction et les imprimeries de la presse de droite. Ce même jour, en fin d'après-midi, il dément, une fois de plus, devant le soviet de Petrograd, les rumeurs sur la préparation d'une insurrection. Les dirigeants du soviet sont prêts à employer les armes en cas d'attaque gouvernementale : « Menace déclarée », écrira-t-il, qui était « le camouflage politique du coup qui devait être porté dans la nuit ». Rencontrant à Smolny le dirigeant bolchevique des marins de Cronstadt, Flerovsky, il le renvoie dans la garnison où il trouvera l'ordre de marcher sur Petrograd à l'aube du 25 octobre/6 novembre [68].

Les mouvements de troupes précédant les premières opérations commencent ce même jour vers 2 heures du matin. A la séance du comité exécutif qui siège avec les délégués déjà arrivés pour le congrès des soviets, les socialistes conciliateurs attaquent une fois de plus, par la bouche de Dan, qui décrit une situation d'apocalypse dans laquelle la contre-révolution domine : pour lui, l'insurrection serait pure folie et mènerait la révolution à sa perte.

Cette fois, au nom du comité militaire révolutionnaire, du parti bolchevique et des soviets, Trotsky répond ouvertement. Rejetant sa couverture d'arguments défensifs, revendiquant la responsabilité de l'insurrection déjà commencée, il entreprend de galvaniser les délégués :

« Si vous ne tremblez pas, il n'y aura pas de guerre civile, vu que les ennemis capituleront sur-le-champ, et vous occuperez la place qui vous appartient de droit, celle de maîtres de la terre russe. »

Il ne va prendre, cette nuit-là, qu'un tout petit nombre d'heures de sommeil, se couchant à quatre heures, tout habillé, sur un divan. Une cigarette imprudemment allumée provoque son évanouissement : en fait, il n'a pas mangé depuis quarante-huit heures [69].

Les détachements d'insurgés ont progressé pendant la nuit. Au petit matin, ils occupent les ponts, les gares, le bâtiment des postes, la Banque d'Etat, la plupart des imprimeries de presse. A 10 heures du matin le 25 octobre/6 novembre, Smolny lance un communiqué, de victoire : « Le gouvernement provisoire est déposé. Le pouvoir d'Etat est passé aux mains du comité militaire révolutionnaire [70]. »

En fait, on n'en est pas encore là, il s'en faut, et toutes les autorités sont encore concentrées autour du gouvernement provisoire dans le Palais d'Hiver. Mais il y a très peu de heurts. Marins et soldats, gardes rouges, ont désarmé sans combat plusieurs détachements d'élèves-officiers, une des rares forces sur lesquelles le gouvernement provisoire croyait pouvoir compter. Vers midi, soldats et marins en armes occupent l'entrée du Palais Marie où siège le préparlement, lequel décide aussitôt de suspendre « provisoirement » son activité. A 14 h 35, Trotsky présente au soviet de Petrograd un rapport sur l'insurrection. Il souligne vigoureusement l'absence de victimes et ajoute un peu imprudemment : « Le Palais d'Hiver n'est pas encore pris, mais son sort sera réglé dans quelques instants. » Lénine, présent à cette séance, prend la parole et rappelle aux présents le programme de cette révolution.

Pendant que les ministres du gouvernement provisoire s'agitent en rond et palabrent, pendant que les insurgés, dans un incontestable désordre et avec un retard qui approche les 24 heures sur le plan du comité militaire révolutionnaire, continuent à se concentrer autour du Palais d'Hiver, le deuxième congrès pan-russe des soviets se réunit enfin pour la première fois à Smolny. La séance est ouverte, au nom de l'exécutif ancien par le menchevik Dan, dans son uniforme de médecin militaire. Sur 650 délégués présents – à la fin il y en aura 900 – avec voix délibérative, on en a compté 390 qui se réclament des bolcheviks. Trotsky évalue à environ un quart ce qu'il appelle « l'opposition conciliatrice de toutes nuances ». Le présidium, choisi à la proportionnelle, comporte 14 bolcheviks, une très large majorité face à 11 minoritaires. Sur la liste bolchevique, Lénine figure en tête, suivi par Trotsky. Malgré leur opposition à l'insurrection, Zinoviev et Kamenev arrivent immédiatement après eux. C'est Kamenev qui est porté à la présidence de cette séance historique. Les premiers coups de canon tirés par la forteresse Pierre-et-Paul, vont ponctuer la lecture qu'il fait de l'ordre du jour.

Dans la première partie de la séance, les orateurs mencheviks et s.r. de droite se succèdent à la tribune dans une tension accrue par la canonnade, des tirs à blanc du croiseur Aurora sur le Palais d'Hiver. Ces hommes qui ont participé à la conférence d'Etat de Kerensky, à la conférence démocratique puis au pré parlement ne veulent pas cautionner une minute de plus le congrès des soviets. L'orateur du Bund propose aux adversaires de l'insurrection de quitter la salle pour se rendre sans armes, avec la douma municipale, au Palais d'Hiver et périr avec le gouvernement. Cette proposition, accueillie par des bordées d'injures, entraîne vers le Palais d'Hiver 70 délégués environ. Après leur départ, Martov formule une proposition désespérée de « compromis », condamnant l'insurrection bolchevique et décidant l'arrêt des travaux du congrès jusqu'à la conclusion d'un accord général entre tous les partis socialistes. C'est évidemment à Trotsky qu'il appartient de répondre, de la tribune où il est à côté de Martov dans une grappe de délégués :

« Ce qui est arrivé, c'est une insurrection et non point un complot. Le soulèvement des masses populaires n'a pas besoin de justification. Nous avons donné de la trempe à l'énergie révolutionnaire des ouvriers et des soldats de Petrograd. Nous avons ouvertement forgé la volonté des masses pour l'insurrection et non pour un complot. Notre insurrection a vaincu et maintenant l'on nous fait une proposition : renoncez à votre victoire, concluez un accord. Avec qui ? Je le demande : avec qui devons nous conclure un accord ? Avec les misérables petits groupes qui sont sortis d'ici ? Mais nous les avons vus tout entiers. Il n'y a plus personne derrière eux en Russie. »

Et de vouer les conciliateurs à la « poubelle de l'Histoire [71]  ».

La séance est suspendue à 2 heures du matin pour une demi-heure. A la reprise, Kamenev peut annoncer la chute du Palais d'Hiver, enlevé, non par un assaut mais par une infiltration, qui a provoqué une ruée massive, l'arrestation de tous les ministres à l'exception de Kerensky. Quelques minutes après, on annonce le passage du côté de l'insurrection de la première unité envoyée contre elle par Kerensky.

Les délégués qui restent en séance – l'écrasante majorité – votent alors à la quasi-unanimité l'Appel aux ouvriers, soldats et paysans de la Russie, par lequel le congrès des soviets ratifie l'insurrection et en fixe les objectifs : une paix démocratique, la confiscation des biens des propriétaires fonciers, de l'Eglise et de la Couronne, la reconnaissance du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le transfert de tout le pouvoir aux soviets, la défense de la révolution par « l'armée révolutionnaire ». M. F.X. Coquin, qui pense que cet appel, concentré du programme des bolcheviks, « reflétait fidèlement l'idéal démocratique d'une large majorité du pays », ajoute ces remarques capitales :

« Il dépassait même infiniment les frontières de la nouvelle " république soviétique "; en quelques phrases d'une portée universelle, la révolution russe déclarait achever par une libération économique l'émancipation politique proclamée un siècle plus tôt par la Révolution française [72] ... »

Pour Trotsky qui, un peu plus de dix années auparavant, était arrivé, à travers son expérience de la révolution de 1905, à la conclusion qu'une nouvelle révolution éclaterait en Russie et s'engagerait dans cette voie, c'était sans aucun doute une justification formidable. Eut-il alors le temps d'y penser ? On peut en douter : il ne s'était même pas aperçu que la révolution s'était produite le jour même de son trente-huitième anniversaire. Natalia Ivanovna décrit le spectacle qu'elle découvrit à Smolny en y revenant au matin du 26 octobre, après ces fantastiques journées de « délire lucide » :

« Je ne vis que des visages décomposés par la fatigue, salis par les barbes naissantes, des yeux cernés et bouffis. Léon Davidovitch avait les traits tirés, il était blême, épuisé, surexcité. Mais une grande joie austère l'emportait sur tout autre sentiment – et l'on n'avait pas une minute à perdre pour suffire à la tâche [73] … »

En atteignant l'objectif, jugé par beaucoup inaccessible, du pouvoir dans l'ancien empire des tsars, Trotsky et ses camarades n'ont gagné aucun droit à la pause. Bien au contraire, ils ont maintenant devant eux des problèmes qu'ils n'ont jamais considérés que de loin et seulement gagné le droit d'endosser personnellement les responsabilités les plus décisives dans le domaine des revendications des masses, de la Paix, du Pain, de la Terre, mais aussi de la révolution mondiale.


Pendant plus d'un demi-siècle, en Union soviétique, les dirigeants ont fait avec tous les moyens d'Etat, tout ce qui était humainement possible pour chasser jusqu'au nom de Trotsky de l'histoire de cette insurrection d'Octobre qu'il a dirigée. Lui-même, dans son Histoire de la Révolution russe, minimise son propre rôle pour mieux créditer de la victoire Lénine qui l'a conçue et les masses qui l'ont remportée.

C'est pourquoi il nous semble utile de conclure ce chapitre en donnant la parole à l'un des meilleurs historiens contemporains de la révolution russe, l'Américain Alexander Rabinowitch, assurant, en 1980, au terme d'un rapport sur « Lénine et Trotsky dans la révolution d'Octobre » :

« Si Trotsky n'avait pas été présent à Petrograd et si, avec d'autres dirigeants locaux fondamentalement proches du point de vue de Lénine, il n'était pas intervenu pour adapter les directives de Lénine aux réalités de la situation politique existante, les bolcheviks auraient très bien pu commettre un suicide politique. [...] Si l'on pense à l'étroite collaboration entre Lénine et Trotsky pendant la Révolution d'Octobre, il est difficile de contester l'exactitude du commentaire souvent cité de Lénine, fait une semaine après la prise du pouvoir, sur la conduite de Trotsky depuis son retour d'émigration : " Depuis ce moment ", Lénine aurait remarqué, " il n'y a pas eu un meilleur bolchevik que lui " [74]. »

Références

[1] Ma Vie montre l'événement vu par Trotsky et l'Histoire de la Révolution russe tel qu'il l'a reconstitué (on renvoie à l'édition Rieder, la première). On utilise aussi l'abrégé de N.N. Soukhanov, The Russian Révolution of 1917, 2 vol., New-York, 1962, le recueil des minutes du comité central Les Bolcheviks et la Révolution d'Octobre, Paris, 1964, le récit de F.F. Raskolnikov, Kronstadt i Piter v 1917 godu,Moscou, 1925 (traduction anglaise, Kronstadt and Petrograd in 1917, Londres. 1932). On a également fait référence à l'ouvrage de l'historien américain Alexander Rabinowitch, The Bolsheviks Come to Power, New York, 1978.

[2] M.V., II, p. 159.

[3] Trotsky, « La Révolution défigurée », De la Révolution,Paris, 1963.

[4] Ibidem.

[5] M.V., II, p. 160.

[6] Soukhanov, op. cit., l, p. 339.

[7] Ibidem, p. 76.

[8] M. V. II, p. 160.

[9] Rava Dunayevskava, « Trotsky's Theory of Permanent Revolution  », Women's Liberation and Marx's Philosophy of Revolution. pp. 269-270.

[10] A. Balabanova, Memoirs of a Rebel, p. 135.

[11] Leninskii Sbomik, IV, pp. 300-303.

[12] I. Deutscher, op. cit., I, p. 343.

[13] Leninskii Sbomik II, pp. 300-303.

[14] I. Deutscher, op. cit. p. 347.

[15] M.V., II, pp. 169-170.

[16] V.M. Ivanov « On refait un visage au petit Judas », Sovietskaia Rossia, 25 septembre 1987.

[17] A.V. Lounatcharsky, op. cit., p. 47.

[18] Trotsky, Sotchinenija, III, 1, p. 52.

[19] Raskolnikov, Kronstadt i Piter, traduction anglaise Kronstadt and Petersburg. p. 104. Ce manifeste est publié dans le volume III des Sotchinenija daté du 27 mai 1917; il avait été publié dans la Pravda du 31 mai.

[20] Victor Serge, Vie et Mort, p, 46.

[21] M.V., II, pp. 170-171.

[22] Ibidem, p. 172.

[23] V.S., op. cit., p. 48.

[24] Pravda, 5 mai 1917 : G.R., II, pp. 304-308.

[25] Izvestia, 7 juin 1917.

[26] Ibidem, 21 juillet 1917.

[27] Novaia Jizn, 10 juillet 1917.

[28] Raskolnikov, op. cit., pp. 214-217; VS, op. cit., p. 52.

[29] V.M. Ivanov, op. cit.

[30] V.S., op. cit., p. 53.

[31] Ibidem.

[32] Raskolnikov, op. cit., p. 230.

[33] Ibidem, pp. 217-218, 224.

[34] Ibidem, p. 225.

[35] V.S., op. cit., p. 53.

[36] Ibidem, p. 54.

[37] Ibidem, p. 57.

[38] Histoire de la Révolution Russe, Paris, 1931, III, p. 322.

[39] M. V, II, p. 100.

[40] Ibidem.

[41] Ibidem, pp. 201-202.

[42] Soukhanov, op. cit., II. p. 258.

[43] Sotchinenija, III, pp. 27 5-293.

[44] A. Rabinowitch, op. cit., pp. 177-178.

[45] Les Bolcheviks et la Révolution d'Octobre (ci-dessous BRDO), p 103.

[46] Ibidem, p. 115.

[47] Lénine " Notes d'un publiciste ", Œuvres, 26, p. 51.

[48] B.R.D.O., p. 128.

[49] Rabotchii Put, 8 octobre 1917.

[50] B.R.D.O., p. 137-139.

[51] J.J. Marie, « Le comité militaire révolutionnaire du soviet de Petrograd et son président., Cahiers du Monde russe et soviétique, 7, 1967.

[52] Soukhanov, op. cit., II. p. 262.

[53] Ibidem, p. 578.

[54] Ibidem, p. 584.

[55] Ibidem, p. 585.

[56] Ibidem.

[57] Ibidem.

[58] Ibidem, p. 595-596.

[59] V. Serge, op. cit., p. 64.

[60] Ibidem, p. 65.

[61] Ibidem, p. 64.

[62] Ibidem, p. 65.

[63] B.R.D.O., p. 140-146.

[64] Ibidem, p. 174-175.

[65] Rabotchii Put, 20 octobre 1917.

[66] B.R.D.O., p. 166-173.

[67] Trotsky, Histoire (H.R.S.), IV, p. 293.

[68] Ibidem, IV, p. 305.

[69] M. V., II, p. 208.

[70] H.R.R., IV, p. 312.

[71] Soukhanov, op. cit., II, pp. 639-640.

[72] F.X. Coquin, La Révolution russe, p. 105.

[73] Victor Serge, op. cit., l, p. 78.

[74] A. Abramowitch, « Lenin and Trotsky in October Revolution  ». Il Pensiero e Azione politica di Lev Trosky (colloque de Follonica), Florence, 1982, II, pp. 199-208.

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