1993

Ce texte peut être considéré comme une édition modifiée de "Sans bottes ni médailles", La Brèche 1984. Cf. la préface. Source : site Calvès http://andre-calves.org.

André Calvès

J’ai essayé de comprendre

Mémoires

(1ère partie : 1920-1950)

1993

 

L’assassinat d’une révolution

 

Le grand leader anarchiste Durruti est tué à Madrid. Pas par les fascistes. Il avait protesté violemment parce que les armes qui arrivaient en Espagne allaient toujours à d’autres unités qu’à celles des libertaires. Il avait menacé de descendre sur Valence. A son enterrement à Barcelone, il y a un million de personnes avec de grandes banderoles « Qui a tué Durruti, coeur du Léon, géant de la révolution ? » À Brest, à la maison du peuple, il y a aussi une grande cérémonie. On entend l’hymne de la FAI à un kilomètre. Durruti avait évolué depuis le début de la guerre civile. Il luttait contre « l’anarchie » dans les unités combattantes. Ainsi, il ne s’opposait pas encore quand un milicien voulait retourner chez lui, mais il faisait avertir son village de la lâcheté du militant. C’était déjà une forme de contrainte nécessaire. Cela permit à certains de répandre le bruit que Durruti avait été tué par les siens. Cependant, on n’allait pas tarder à savoir que le Guépéou était fort actif, et tuait des militants révolutionnaires. Le leader du POUM et fondateur du PC espagnol Andrés Nin, et bien d’autres militants (entre autres l’autrichien Kurt Landau et les trotskistes Hares Freund et Erwin Wolf, ancien secrétaire de Trotsky et délégué en Espagne de la direction de la IVème Internationale) furent enlevés et on ne les revit jamais. Celui qui couvrait ces crimes était l’ambassadeur de l’URSS Antonov Ovsèenko, ex-héros de la guerre civile russe, ex-oppositionnel, qui avait capitulé devant Staline et accepté ensuite bien des besognes. Cela ne l’empêcha pas d’être fusillé lui-même, peu de temps après son retour au pays.

Au sein du gouvernement de Front Populaire français, certains tentèrent d’aider l’Espagne républicaine, mais dans son ensemble, ce gouvernement fut répugnant. Il accepta la « non-intervention » tout en sachant bien qu’elle était à sens unique. Il fit pis. Quand les fascistes investirent la majorité du Pays Basque, la Catalogne envoya des secours (wagons de munitions) qui, ne pouvant traverser la Navarre carliste, devaient transiter par la France. Ces wagons furent bloqués en France jusqu’à ce que les fascistes prennent Irun à la frontière basque. Non seulement le gouvernement Blum abandonnait le peuple espagnol, mais une bonne partie de l’administration française facilitait la tâche des fascistes.

L’amiral allemand Reader relate, dans ses mémoires, que Hitler dépêcha des navires de guerre pour aider Franco et bombarder la ville républicaine d’Almeria. Un des navires passant au large de Brest eut besoin d’une réparation. L’amiral se réjouit de la promptitude avec laquelle les travaux furent effectués à l’Arsenal de Brest et de l’atmosphère de camaraderie qui régna entre officiers de marine allemands et français à Brest. Quand on a mémoire de ces faits, on grince des dents en écoutant les discours des champions de la voie parlementaire pour arriver au socialisme. L’attitude des autorités maritimes de Brest fait mieux comprendre certains faits qui se produisirent ensuite. Quand Franco prit le Pays Basque, un sous-marin républicain se réfugia à Brest et fut interné au port de commerce. Or, un certain commandant franquiste nommé Troncoso et quelques sbires passèrent en France pour tenter de s’emparer du sous-marin. Ils furent maîtrisés par les marins aidés par des dockers. Qu’est ce qui avait pu faire penser à Troncoso que, même, s’il s’emparait du sous-marin, il pourrait sortir de la rade de Brest sans réaction de la marine française ?

 

Staline massacre la vieille garde

 

En France, la gauche du parti socialiste est exclue. Marceau Pivert fonde le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) en juin 1938. Une partie du groupe ajiste brestois (surtout l’ancien clan routier adhère à la JSOP.) Pour nous, c’est le véritable parti révolutionnaire. Nous avons encore à apprendre ce qu’est un parti « centriste. » Nous vendons le journal « Juin 36 » et nous cherchons de vieux bouquins « l’ABC du communisme » de Boukharine et des brochures de la collection des « Vieux Bolcheviks » Nous apprenons à respecter certains hommes au moment où Staline les tue. Nous lisons les comptes rendus des procès de Moscou dans l’Humanité. Pas du tout convaincant ; quand le procureur Vychinski déclare à Radek qu’il est « un individu sans aveu », Radek qui a, jusqu’à ce moment, avoué tout ce qu’on voulait, se paie le luxe de venir au secours du procureur en lui rappelant que tout le procès repose sur ses aveux.

Très curieuse la lecture de l’Humanité. Si on en croit ce journal, tout va pour le mieux en URSS. Staline a déclaré : « La vie est devenue meilleure. » Des savants font pousser des épis de blé dont chaque grain égale un radis. Tous les films soviétiques montrent que le peuple nage dans la félicité. Vraiment étrange que des hommes qui furent avec le prolétariat quand il crevait de faim en 1918, choisissent de se vendre au Mikado ou à Hitler quand l’URSS est devenue si puissante et si heureuse. Dites cela à un cheval de bois, il vous donnera un coup de patte.

L’Humanité publie imperturbablement les plus stupides accusations contre Zinoviev. Sur l’ordre de Trotsky, il aurait fait mettre du verre pilé dans les wagons de beurre d’Ukraine. On imagine les saboteurs à l’action ! On peut facilement comprendre que c’est une façon d’expliquer aux gens très, très simples pourquoi on ne trouve pas de beurre dans le pays, mais on a du mal à croire que des militants PCF avalent cela. Et que dire des intellectuels du Parti.

Le procès du docteur accusé d’avoir empoisonné Maxime Gorki est un poème. Il s’agit de charger l’ancien chef du Guépéou Yagoda qui sera fusillé plus tard. Le docteur explique que Yagoda lui donna l’ordre criminel en précisant que, s’il n’obéissait pas, c’est toute sa famille qui en subirait les conséquences et que quoi qu’il dise, c’est Yagoda qu’on croira et non lui. Et le procureur Vychinski accepte complaisamment ces propos qui sont, bien sûr, destinés à enfoncer Yagoda, mais qui constituent en réalité une terrible accusation contre le système stalinien dans lequel la police peut persécuter toute la famille d’un opposant, et où les policiers ont toujours raison. Le procureur nous livre une des clés des aveux : « La famille subirait les conséquences » d’une négation. Nous avons appris depuis que la torture physique ne fut pas toujours négligée et que nombre d’opposants irréductibles furent liquidés sans procès. Rappelons qu’en 1934, toutes les oppositions étaient muselées. Le congrès du PC de l’URSS se nomma « Congrès des vainqueurs. » Stalinien à 100%. Mais ces staliniens n’étaient pas encore des béni-oui-oui. , Staline n’était qu’un « camarade » et, dans certains cas, il obtint moins de voix que Kirov, leader de Léningrad.

Puis Kirov fut assassiné. On sait aujourd’hui par les déclarations de Kroutchev que ce fut sur ordre de Staline. Mais à l’époque, ce fut le début d’un massacre sauvage. Un écrivain soviétique a écrit : « En 1934 la nuit tomba. » Des dizaines de milliers « d’opposants possibles » furent fusillés ou déportés en tant « qu’assassins de Kirov. » En 1938, 80% des délégués du « congrès des vainqueurs » avaient disparu. Le « camarade » Staline était devenu « le petit père des peuples », le « chef aimé du prolétariat mondial », etc.

 

Cette paix n’est pas notre paix

 

A Brest, nous cherchons à organiser des débats à l’Auberge de Jeunesse et nous nous heurtons au clan des « Pas de politique à l’A.J. » Nous sommes d’accord s’il faut entendre par-là que le mouvement ajiste ne doit s’aligner sur aucun parti. Mais nous sommes contre ceux qui veulent oublier que le mouvement ajiste ne serait rien sans la lutte du mouvement ouvrier pour les congés payés et autres lois sociales. Il est bon de noter que, sur le plan national, certains des champions de « Pas de politique à l’A.J. » ne sont pas du tout des apolitiques, mais des gens qui pensent que « leur » politique n’a rien à gagner dans un débat honnête. Celui qui criera le plus fort : « Pas de politique ! » se nommait Marc Augier. Ce bon garçon n’était pas aussi loin de la politique qu’on aurait pu le penser. Quand Hitler régna en France, il s’enrôla dans la légion nazie contre le bolchevisme !

1938. Munich. Les marxistes disent « Cette paix n’est pas notre paix, cette guerre n’est pas notre guerre. » On sait aujourd’hui qu’il y avait de la part de Hitler, un énorme bluff... Militairement, l’Allemagne ne pouvait résister, ni à une attaque française, ni à une attaque soviétique. De son côté, l’état-major nazi savait à quoi s’en tenir sur le moral soviétique après la fusillade de dizaines de généraux et de milliers d’officiers. Il savait aussi à quoi s’en tenir sur la qualité du pacte franco-soviétique.

Hitler joua et gagna. Chamberlain et Daladier abandonnèrent la Tchécoslovaquie. Staline protesta mais ne fit pas davantage, puisque les Occidentaux avaient la priorité dans l’abandon. Un des résultats fut l’éclatement de la gauche en France : Un PCF ultra patriote, un PS ultra pacifiste. Une droite également « pacifiste » avec l’espoir, à peine dissimulé que Hitler attaquerait bientôt l’URSS. La grande majorité du peuple français croit toujours que la guerre est impossible. Dans divers milieux naît la pensée : « Mieux vaut être esclave que mort. »

Le courant politique des AJ est, naturellement, ultra pacifiste « Nous voulons que la France soit une nation de deuxième, voire de vingtième ordre, mais calme. Vivent la Suède et le Honduras. Nous voulons faire l’amour et boire notre vin frais. Nous voulons qu’on nous foute la paix. »

Malheureusement, l’esclave n’a jamais de vin frais. Le drame, c’est qu’au club ajiste, nous n’arrivons pas toujours à marquer la frontière entre notre position et celle des pacifistes.

Certains gars montrent des sympathies pour nos critiques de la bourgeoisie, mais ne tarderont pas à nous quitter. Dans les discussions, nous tentons d’expliquer qu’il ne peut être question de pacifisme face à l’hitlérisme, mais qu’il ne peut être question non plus de demander, comme le fait le PCF, de la fermeté à un état d’exploiteurs qui donne moins de droits aux peuples colonisés qu’Hitler n’en laisse aux Allemands.

 

La guerre

 

Les discussions ne remplissent pas ces années 1938-1939. Le club ajiste aménage des auberges et organise la solidarité avec les Espagnols réfugiés. La Catalogne est tombée aux mains de Franco. Les soldats républicains sont internés dans les camps de Gurs et d’Argelès qui, sans être des camps nazis, leur en donnent l’avant goût, vu que les gardiens policiers et militaires sont plus proches de Franco que du Front populaire.

L’Espagne centrale est isolée. Les Brigades internationales quittent le pays. Officiellement, la République n’a plus besoin d’elles. Elle est maintenant très forte. Elle compte un million de soldats disciplinés. Le POUM a été liquidé. Les organisations anarchistes mises au pas. Tout va bien ! Pénible, pénible ! En quelques mois ce sera la fin. Staliniens et unités « bien républicaines » ont liquidé, de conserve, l’extrême gauche. Maintenant, ça va être le tour du Parti Communiste. « Le général de métier, le vrai, 1’authentique, le républicain » Miaja pour lequel l’Humanité n’avait que des éloges, se retourne contre le PC espagnol et ouvre les portes de Madrid aux fascistes. Il faut lire l’Humanité de l’époque. Gros titre : « Miaja a trahi ! »

Quand la guerre mondiale éclate, je campe seul à Carantec. La chérie de ma jeunesse passe ses vacances en famille dans ce lieu. Nous nous sommes connus lors d’une fête des éclaireurs. Elle avait 16 ans. La crainte de faire un enfant, l’ignorance des préservatifs, ont eu pour résultat de nous faire éviter l’essentiel, mais d’échanger tous les baisers et caresses possibles. Et ce fut toujours merveilleux. Ses parents ayant quitté Brest, nos rencontres furent rares pendant des années mais toujours aussi intenses. Il est possible que si nous n’avions pas rencontré d’obstacles de la part de ses parents, nous nous serions séparés plus vite.

Quels obstacles ? Il faut bien l’expliquer au lecteur jeune d’aujourd’hui : « Vous n’avez pas de situation. » Autour de cette phrase une engueulade peut durer un quart d’heure. Ce fut le cas lorsque la mère de ma chérie découvrit l’endroit où je campais. Nous ne faisions rien d’érotique et bavardions paisiblement avec mon beau-frère Marcien, venu m’annoncer qu’il allait être mobilisé. C’était l’époque où l’on vendait les filles vierges à un « fonctionnaire de haut niveau. »

Gérard Trévien campait avec Lucien Mérour dans la Baie des Trépassés. Lucien se noie et Gérard manque d’y rester en essayant de le sauver. C’est un coup très dur pour nous. Lucien était notre copain depuis 1932 aux éclaireurs. Il était dissident du clan routier et membre des JSOP. De son métier, menuisier, il travaillait avec son père artisan. Dans le passé, Nestor Makhno, leader anarchiste ukrainien, en exil, avait travaillé dans l’atelier de monsieur Mérour et Lucien nous avait prêté son livre « La Révolution Russe en Ukraine. » En souvenir de Lucien, monsieur. Mérour nous offre une machine à écrire pour taper nos stencils.

 

Le pacte Germano-soviétique

 

Ce pacte semble être tombé dans un ciel bleu. Mais depuis quelques mois, Molotov avait pris la place de Litvinov (juif) aux affaires étrangères d’URSS. Aragon écrit dans « Ce Soir » : « Grâce à l’URSS, on ne peut plus faire la guerre comme on veut. » La guerre est déclarée quelques heures plus tard. « Ce Soir » est saisi. Ce qui évite à Aragon une explication douloureuse !

Même aujourd’hui il est difficile de comprendre ce pacte, sinon comme un effet de l’imbécillité des bureaucrates de Moscou et de leur crainte fébrile de tout ce qui bouge dans le monde. Il est notoirement connu que l’état-major allemand avait toujours été obsédé par la crainte d’une guerre sur deux fronts. Déjà, en 1914, avec un seul front, les Allemands seraient entrés dans Paris. Il fallut que Staline ait la conviction que la France et l’Angleterre déclareraient la guerre à Hitler (En ce cas, on aurait pu croire que fidèle à sa ligne d’avant Munich, il les en féliciterait.) Mais il a fallu, aussi, que Staline s’imagine que le front français userait le 3éme Reich.

Beaucoup de militants PCF pensent que ce pacte, quels qu’en étaient les mobiles, donna deux ans de répit à l’URSS. Cela ne résiste pas à l’examen. Il suffit de se demander qui, de l’URSS ou de l’Allemagne tira le plus de profit des années 1939-40 et 41. La réponse est évidente :

En 1941, après la conquête de la France, Belgique, Hollande, Yougoslavie et Grèce, le 3ème Reich avait presque doublé ses ressources. Il était si sûr de lui, qu’après 1940, il envisagea d’un bon oeil une désindustrialisation de la France. Cela se traduisit par des laïus de Vichy sur « le retour à la terre. » Et cet ingénu de Giono crut que ses thèses triomphaient enfin !

Il est même permis de penser que l’Allemagne n’aurait pas osé attaquer l’URSS si elle n’avait pas d’abord assuré ses arrières en Europe, comme un sauteur qui recule pour prendre son élan.

Quoi qu’il en soit, le PCF était dans un brouillard total. La répression gouvernementale l’aida davantage à se souder qu’à se disloquer. Il faut se souvenir que Florimond Bonte, leader PCF, écrivit une brochure intitulée « Le chemin de l’honneur » pour saluer les vingt sept députés communistes qui ne désavouèrent pas le fameux pacte. Vingt sept ! Mais il y avait plus de soixante dix députés communistes !

Dans les premiers jours, la direction du PCF continua sur sa lancée patriotique. Guerre juste contre Hitler. Puis, très vite, le Komintern ordonna le tournant. Cette guerre est une guerre impérialiste. Et encore… En France, ce fut la définition donnée par Thorez qui, ayant quitté son régiment, accorda, de « quelque part en Belgique », une interview au journal communiste anglais « Daily Worker. » Mais Thorez mentait. Il ne donnait de la position du Komintern, que ce qui pouvait être acceptable pour des marxistes. En réalité, Staline ne présentait cette guerre comme impérialiste que, seulement du coté franco-anglais, et comme juste et défensive du côté allemand.

Molotov en fit la démonstration en septembre 1939 devant le Soviet suprême : « Ces derniers temps, des événements ont fait que les notions d’agresseur et d’agressé ont changé de contenu et reçu un contenu nouveau. Il est évident que l’Allemagne se trouve dans la situation d’un pays agressé. L’hitlérisme comme toute autre idéologie, peut-être accepté ou repoussé, mais il est criminel de prétendre le combattre par les armes. »

Ceci dit alors que l’Allemagne « agressée » était en train d’écraser la Pologne. Il fallait que tous les bolcheviks d’octobre 1917 aient été massacrés, pour qu’un Molotov puisse débiter de telles insanités devant le silence prudent de ce qu’on appelait encore « le Soviet Suprême ». Imaginons une seconde, les S.S. sarcastiques, lisant le texte de Molotov devant les détenus communistes allemands des camps de concentration !

Comme la guerre était devenue impérialiste d’un seul côté, le paquebot allemand « Bremen » poursuivi par les Anglais put se réfugier à Mourmansk.

 

Le PSOP et la guerre

 

Dés la déclaration de guerre, la JSOP de Brest tira un tract qui fut imprimé par un vieil anarchiste. Nous y disions que la guerre était impérialiste et que les travailleurs ne pouvaient donner un gramme de confiance à un gouvernement comme celui de Daladier qui, tout en se disant anti-hitlérien, bafouait toutes les lois sociales, la liberté de la presse en France et le droit des peuples dans les colonies.

Longtemps après, je me suis demandé si ce tract était juste. Je crois que oui. La lutte contre le nazisme ne pouvait, en aucun cas, passer par une quelconque « union sacrée » avec la bourgeoisie. Ni en 39, ni en 41, ni en 44. Ceux qui pensèrent autrement, purent seulement, en décembre 44, pousser des soupirs de chagrin et d’incompréhension quand les troupes britanniques massacrèrent les partisans grecs.

Je me souviens de la diffusion de ce tract, une nuit. Des copains en avaient placé à Recouvrance [1] et par-dessus les murs du 2ème dépôt des équipages de la flotte. Je faisais équipe avec Gérard Trévien à Brest. Nous allions de maison en maison, glisser des tracts dans les boites aux lettres. Entendant qu’une personne approchait de l’entrée, je montais un escalier et je vis, en bas, une lumière s’allumer, éclairer un temps, puis s’éteindre. Quand je sortis enfin, Gérard me rejoignit en disant : « C’est ce salaud d’inspecteur Blaise. » Un instant de plus, et cet ancien flic des moeurs m’arrêtait « au nom de la patrie ». Plus tard, il allait en arrêter bien d’autres, au nom du 3éme Reich, avant de se faire descendre par les FTP. Gérard l’avait reconnu, car Blaise avait un petit jardin au Guelmeur et cultivait ses légumes entre deux passages à tabac.

Assez contents, nous avons expédié un exemplaire du tract à la direction de la JSOP à Paris. Par retour du courrier, on nous apprit que le PSOP tombait en déconfiture, déchiré entre patriotes et marxistes révolutionnaires. Ce fut un coup dur pour nous.

Dans une réunion ajiste où se trouvaient des gars de divers lieux, mobilisés dans la marine, un type discuta avec nous et conclut que nous étions trotskystes, mais il ignorait ce qu’il en était des divers groupes se réclamant de Trotsky.

Déjà, nous avions eu l’occasion de rencontrer une fois, à Huelgoat un militant, Alain Le Dem, qui était bourrelier sellier. Il contribua beaucoup à notre formation. Je me souviens qu’en sortant de chez lui, nous fûmes interpellés par les gendarmes qui nous demandèrent la nature de nos relations avec ce gars. Réponse : « nous étions venus le voir pour savoir s’il pourrait s’occuper d’une auberge de jeunesse. » Les flics semblèrent satisfaits.

 

La drôle de guerre

 

Au printemps 39, mon père avait travaillé aux transformations du paquebot « Jacques Cartier » qui devenait le « Winnipeg » et devait transporter des réfugiés espagnols au Mexique et au Chili. Après ce travail, il prit sa retraite et songea à réaliser enfin son plan de construction d’une petite maison à Plougastel.

En novembre, il mourait d’une appendicite compliquée de péritonite Cela avait, paraît-il, un rapport avec un choc reçu au ventre dans la machine du « Jacques Cartier. » Les obsèques eurent lieu à Plougastel comme il l’aurait souhaité.

C’est en regardant ses certificats de travail, mentionnant tous ses voyages pendant vingt cinq ans dans le monde, que mon frère, mes soeurs et moi, avons le plus songé à ce père si peu connu et décédé à 50 ans. Je me souviens de sa dernière conversation. Peu avant sa mort, il consacra une bonne heure pour expliquer à mon frère et à moi, le principe des mines magnétiques dont on parlait beaucoup.

J’étais à l’Ecole de Navigation et je ne travaillais pas plus qu’au lycée. Je n’étais pas le seul et nous avions une toute petite excuse. Le principal professeur, celui de cosmographie et navigation était sourd comme un pot. Il avait droit aux plaisanteries classiques :

- « Je peux aller aux WC ? »
- « Allez. »

Une minute après : un autre élève:

- « Je peux coucher avec ta femme ? »
- « Il y en a déjà un. Attendez. »

Tous les lundis matins, interrogatoire de Scouarnec qui passait une partie de la nuit entre des fûts de vin au port de commerce.

- « Scouarnec ! A la planche ! Parlez-nous du point Mark par trois étoiles. »
- « Vieux con, tu sais que tous les lundis, j’ai la gueule de bois et tu fais exprès de m’emmerder. »
- « Vous vous exprimez bien, mais notez les points principaux au tableau pour vos camarades. »

 

Ce prof, vieux militaire, avait d’excellents principes d’exactitude. Si nous n’étions pas dans la classe à 8h05, il s’en allait.

Nous le croisions parfois dans l’escalier. Il nous saluait gravement et nous allions faire une belote au bistrot.

Automne 39. Beaucoup de dockers étaient mobilisés. Le boulot ne manquait pas sur les quais. Je m’embauche avec des copains pour décharger des cargos anglais. Je revois une scène dans une cale. La sentinelle anglaise passe dignement tandis que nous rangeons un tas de caisses dans un grand filet. Fausse manoeuvre. Le filet s’élève et retombe. Une caisse contenant des bouteilles de whisky se fend. On en prend une. Chacun boit un coup pour le principe. La sentinelle repasse. Chacun s’active en lançant un coup d’oeil à l’Anglais. Il glisse prestement une bouteille dans sa capote et continue ses cent pas.

Le club ajiste va camper à Plougastel. Un beau matin, nous sommes cernés par des paysans armés de fourches et de fusils de chasse. Ils nous ont pris pour des parachutistes allemands. Tout s’explique. Heureusement pour les paysans !

C’est ce qu’on a appelé « la drôle de guerre. » Rien à signaler sur le front français. Une bonne partie de la population française croit que la ligne Maginot va jusqu’à la mer du Nord et que l’Allemagne va périr d’inanition.

Donc, il est inutile d’attaquer. Ce que croient nos dirigeants et nos généraux ? Ils ne l’ont jamais dit. Ils savent pourtant que le 3éme Reich reçoit blé, essence, métal, etc, de l’Europe centrale et de l’URSS. Mais ils nous laissent croire que « la route du fer est coupée. »

C’est à cette époque que paraît un livre du général Chauvineau, grand manitou à l’école de guerre : « Une invasion est-elle possible? »

Selon ce monsieur, une armée qui avance ne doit pas effectuer une progression supérieure en longueur à sa base de départ, sous peine de courir le grand risque de ne pouvoir assurer son ravitaillement en vivres et munitions, et aussi de se faire crever les flancs.

En vertu de ce principe, le commandement français aura un petit sourire de pitié quand les Allemands ignorants lanceront des attaques de blindés loin de leurs bases. Sourire... au début, naturellement. Le livre de Chauvineau avait d’ailleurs prévu le cas et contient de jolies phrases comme celle-ci: « Supposons que des chars allemands percent jusqu’à la région parisienne. Que pourraient-ils bien y faire ? »

Ce qui ajoute du piment à cet ouvrage, c’est qu’il contient une préface très élogieuse du Maréchal Pétain en personne. Bien entendu, ce bouquin fut rapidement retiré de la circulation en 1940.

Comme toute la guerre devait se dérouler à distance de la Ligne Maginot, l’Etat-Major avait jugé inutile de fabriquer des mitraillettes que les gangsters de Chicago possédaient déjà, depuis 1934 !

Pendant ce temps, l’URSS a attaqué la Finlande dont les frontières sont un peu trop prés de Léningrad. Toute la France prend feu pour la petite Finlande. Il est même question d’y envoyer un corps expéditionnaire. C’est plus prés que Francfort !

A défaut, le gouvernement constitue une forte armée en Syrie. Mon beau-frère Marcien a le grand honneur d’en faire partie. La presse locale laisse entendre que cette armée pourrait intervenir dans le sud de l’URSS, tandis que l’aviation détruirait les puits de pétrole de Bakou. On a peine à l’imaginer, mais le gouvernement entretient l’idée que l’alliance franco-anglaise pourrait liquider l’URSS et l’Allemagne en même temps.

L’extrême droite jubile. De Doriot à Maurras, on s’acharne sur les vilains Russes. On ne sait plus très bien si c’est Moscou qui a trahi les démocraties en s’alliant avec Hitler ou si c’est l’inverse.

 

Inscrit Maritime Provisoire

 

Au début de 1940, j’embarque sur un petit vapeur qui fait la liaison entre Brest et Le Fret. J’apprends à guider un navire sous l’oeil vigilant d’un vieux capitaine sympa. Revenant à Brest, je suis rejoint par une jolie dame de 24-25 ans qui me demande de l’aider à faire quelques courses. C’est la femme d’un officier du Béarn. Elle m’invite chez elle, au Fret. Comme un idiot, j’en parle à mes soeurs qui me dissuadent vivement. « Si l’officier rentre brusquement. Quel scandale pour la famille ! » Bref je n’y vais pas. Je mourrai avec ce regret.

Après cette timide initiation sur un vapeur brestois, j’embarque à Brest sur le pétrolier « Suroît » de la Citerna Maritime. C’est un assez petit navire qui parcourt les divers ports de la cote atlantique. Nous sommes dix sept à bord en comptant trois militaires de la marine nationale qui sont censés s’occuper d’un minable canon de 75.

Je croyais naïvement être un peu « pilotin » et pouvoir m’initier à la pratique des calculs nautiques. Mais les officiers ont d’autres soucis. Je suis matelot avec trois autres gars chevronnés. Nous partons à 18 heures. C’est l’hiver 40. Il fait plutôt froid. De 18 à 20 heures, je peux visiter le bateau, tandis qu’un matelot surnommé « Peau bleue » à cause de ses nombreux tatouages, vide d’un seul coup le petit quart de rhum que ma mère avait glissé dans mes bagages « pour le cas où tu serais malade. »

A 20 heures, à la barre. Un officier dit : « Gouvernez au 160 ! » Il faut répéter : « Gouverner au 160. » C’est logique. Si l’on a compris 140, le bateau risque d’aller loin des voeux de l’officier. Au troisième : « Qu’est ce que je viens de dire ? » J’ai pris le pli.

Quand on change de direction, une aiguille, sur un petit cadran, montre l’orientation du gouvernail. Avant d’arriver sur le nouveau cap, il faut redresser souplement pour que la petite aiguille revienne au point zéro. C’est tout bête, mais il faut le savoir. La première fois je passe si vite du 160 au 130, qu’avant d’avoir réagi, je suis au 125. Je redresse avec énergie. Intrigué, le second capitaine vient jeter un coup d’oeil. Chance ! L’aiguille arrive juste au 130. Le second se détourne tandis que mon satané compas galope à présent vers les 140. Je réagis en souplesse. Tout va bien. On peut gouverner au degré près.

La mer est grosse et le pétrolier doit être assez vide, car il commence à bien danser au large d’Ouessant. J’essaie de ne pas y penser en regardant attentivement mes aiguilles et en méditant sur des sujets intéressants : ça n’est pas l’aiguille lui bouge, c’est le bateau qui tourne autour d’elle, etc. Tout ça remplit quelques minutes, mais le mal de mer ne se laisse pas oublier. Le brave bosco s’amène et voit mon visage pâle. J’ai le temps de lui crier le cap et je sors rendre l’âme à l’océan. A quatre pattes, je regagne ma couchette. Quatre heures du matin. J’ai bien dormi et je pourrai continuer longtemps. On me secoue. Il faut reprendre la barre. C’est pas croyable. Je retourne. Ça va mieux, ou bien la mer est plus calme. Deux heures de barre, deux heures de veille. Les canonniers de l’Etat ne veillent que le jour. Il est vrai que nous gagnons assez correctement notre vie alors que ces pauvres diables méditent sur l’emploi perdu en touchant le misérable prêt de l’État.

Quand on a vu dans quelque journal, la photo d’un pétrolier en flammes, on surveille attentivement la mer, en quête d’un kiosque de sous-marin… pendant une demi-heure. Puis le regard devient vague et on se trouve n’importe où, sauf là.

Huit heures du matin. Je dormirais volontiers. Avec un bon sourire, le second m’explique qu’il y a deux heures supplémentaires.

Daladier a supprimé les 3x8 de Juin 36. Nous faisons douze heures fixes, plus deux heures…pour la sécurité. Sur un bateau, tout est sécurité. On pourrait nous faire trimer vingt quatre heures par jour.

De 8 à 10, je pique la rouille avec une sorte de petite bêche. La rouille saute en plaques épaisses et la poussière agace les yeux. On ne peut tout enlever, et on repeint selon le principe maritime : « Peinture sur saleté égal propreté. » Il faut avoir piqué la rouille pendant deux heures après une nuit agitée pour bien réaliser que Daladier était un sale cochon.

L’intérêt du bateau, c’est qu’on mange à sa faim. La compagnie n’est pas chiche sur les casse-croûtes. Pour quatre matelots, nous avons dix litres de vin. Je n’en bois pas à l’époque. Mais les dix litres de vin s’en vont quand même. Les trois canonniers ont aussi cette distraction. Le quartier-maître ne sait pas, ou fait semblant de ne pas savoir, quelle est la caisse qui contient les obus de tir réel (car il y a, aussi, une caisse d’obus d’exercice.) Le second, un Paimpolais, lui demande : « Si un sous-marin nous attaque ? » Le quartier-maître répond : « On saute dans le canot de sauvetage. » Vu le ridicule canon, il n’a peut-être pas tort de ne pas vouloir irriter un puissant sous-marin. Le second est furieux et vomit son mécontentement. C’est un homme très désagréable, et c’est le troisième Paimpolais du même genre que je rencontre. Je ne suis pas raciste, mais si je dois, un jour, choisir un ennemi héréditaire, je crois que ce sera un Paimpolais.

Le bosco (maître d’équipage) est le meilleur des hommes. Il a combattu en Espagne, dans les brigades internationales. À présent, il envisage vaguement, d’aller se battre aux côtés des Finlandais. Je lui fais remarquer que ça n’est pas très logique. Mais lui veut toujours se battre avec les petits, contre les gros.

« Peau-Bleue » est un costaud. Quand il a bien bu, il poursuit, tout nu, le mousse sur le pont en criant : « Tu vas y passer. » Tout le monde rit, mais le mousse a peur.

A la Palisse, il est arrêté chantant l’Internationale. Plein de muscles, mais la tête faible, il déclare aux flics qu’il est libre-penseur. Il croit sincèrement qu’il s’agit d’une confrérie ayant des droits spéciaux. En dix secondes, il est condamné à huit jours de prison. Il les fera plus tard car le commandant a besoin de lui. Curieux de noter que l’Internationale est interdite dans tous les pays belligérants. Même pas certain qu’elle est autorisée en URSS en ce moment.

Une beuverie sur le « Suroît » est assez impressionnante. Quatre matelots autour de la table. Ils déboutonnent leur braguette, trempent leur verge dans le quart de vin, puis le vident. Je ne sais de quelle mystérieuse tribu vient ce rite. J’ai vu un gars ouvrir la porte des WC, reculer de deux pas, vomir avec élan, puis revenir boire.

C’est tout de même un navire assez loufoque et on s’en lasse vite. Nous allons quitter un port ; une femme surgit de la cabine du second mécanicien. Le capitaine gueule, arrête la manoeuvre, fait remettre la planche ; la femme s’enfuit.

Le cuistot nous dit qu’à midi, il y a eu une explication entre le capitaine et le mécanicien. Le premier a pris un coup de pied dans les testicules; le mécanicien est bien amoché. Ils débarquent « sanitaires » au Havre. Il y a eu un compromis et aucun problème disciplinaire.

Nous héritons d’un nouveau capitaine qui se montre d’emblée, désagréable avec les canonniers.

A Rouen, nouvelle querelle. Un canonnier et le cuistot mettent sac à terre. Je tiens leurs valises à l’avant. Le capitaine braille : « Nous sommes en temps de guerre. Attention ! Revenez ! » Les gars s’obstinent. Je leur lance les valises. Tout le monde pense que leur cas est mauvais. Juste avant Le Havre, on les aperçoit dans une barque. Un peu dessaoulés, ils ont pris un taxi, et les voilà. Ils montent à bord, tout rentre dans l’ordre.

Je fais mieux connaissance du capitaine le jour où nous arrivons dans je ne sais quel port. J’ai la malchance de me trouver prés de la caisse aux signaux. Il s’agit de cordages avec un tas de triangles en tissu de diverses couleurs qui indiquent je ne sais quoi, vu que je l’ai toujours ignoré. Le capitaine me braille de sortir telle série. Je pioche au hasard dans le tas. Naturellement c’est une mauvaise série. Le capitaine me lâche tout son riche vocabulaire. Je sors une autre série : Fausse ! Il étouffe de rage. Nouvelle erreur. Il se calme subitement et me lance quelques explications. Tout va bien, mais nos rapports restent frais. Au printemps 1940, j’en ai plus que marre de ce bateau de fous.

Escale à Brest. Ma grand-mère est dans le coma. Je vais voir un bon vieux de l’Inscription Maritime, M. Nicolas, qui m’avait trouvé cet embarquement. Il m’assure qu’il fera son possible, mais ne garantit rien car ce sont les fayots qui règnent à présent sur les mouvements de navires.

A 13 heures, je suis convoqué devant un trois ou quatre galons qui me demande pourquoi je veux quitter le bord. J’explique que je ne vais pas tarder à partir au service militaire. Il m’interrompt :

-« Je croyais que votre grand-mère venait de mourir. »

-« C’est vrai. »

-« Alors, pourquoi n’en parlez-vous pas ? »

C’est bête de dire que ça m’est sorti de la tête. Pourtant, j’aimais beaucoup ma grand-mère.

Le fayot, méfiant, conclut : « Vous êtes requis. C’est le temps de guerre. Si vous ne trouvez pas un remplaçant, vous devrez reprendre la mer sur le Suroît. »

Et voilà ! On fout la paix au petit gars qui reste chez lui jusqu’au service. On fout la paix à la belle dame qui donne des cocktails pendant toute la guerre. Mais celui qui a le malheur de mettre les pieds dans une usine ou sur un bateau, la fille qui va, à dix neuf ans tourner des obus parce qu’elle n’a pas un sou, les voilà « requis » pour un bon bout de temps. Avec le moral à zéro, je rejoins le père Nicolas. Où trouver un remplaçant dans cette période de super-activité? Nicolas est plein de confiance. On fait dix bistrots pour rien, au port de commerce. Il est 15 heures et mon bateau part à 17 heures. Je baisse les bras. J’en ai marre. Ce brave Nicolas m’entraîne. Encore un bistrot, et un autre.

Miracle ! On rencontre un grand costaud, sac sur le dos. Il vient de quitter le « Paris » et rentre chez lui dans le nord Finistère. Devant un verre, Nicolas lui fait un tableau enchanteur du « Suroît. » Fini le long cours. Du cabotage peinard. Souvent à la maison. Je n’ai pas du tout l’impression qu’il parle de mon bateau, mais il parle bien. Et le costaud accepte. J’ai peine à y croire. On file sur le « Suroît. » Présentation au capitaine. Mon sac est à terre. Maintenant, j’y crois. Brave Nicolas !

Le gars a du m’en vouloir. Si ce qu’on m’a dit est vrai, le « Suroît » partit en Afrique du Nord, un mois après, au moment de la débâcle. Le gars n’a pas dû revoir de si tôt le nord Finistère.

 

Deuxième classe dans l’infanterie

 

Je suis depuis peu de temps à la maison, quand la neutralité de la Belgique est violée. Et même celle de la Hollande. Toute la presse s’indigne comme si Hitler ne nous avait pas habitués à ces manières. Les événements se déroulent vite. Les Allemands ont crevé le front. En Bretagne, au moins, la population reste calme. Le coup est déjà arrivé en 1914. Les Allemands seront arrêtés sur une Marne quelconque. L’idée qu’ils puissent arriver à Brest n’effleure personne.

Je reçois mon ordre d’appel. Ce n’est pas la marine mais l’infanterie. Tous les copains sont dans la marine sauf Jeulan (Loul) qui est dans l’infanterie coloniale et André Darley qui n’est que du 2éme contingent de la classe 40. Départ le 8 juin pour Bordeaux. À partir de Nantes, il y a des réfugiés belges dans mon compartiment. Echange d’adresses avec une jeune fille des environs de Namur.

La caserne semble bien classique. Nous avons même un adjudant aux moustaches cirées, et un capitaine visiblement « Croix de Feu » qui ne se cache pas pour maudire le Front Populaire. C’est commode, l’armée. N’importe quel con galonné peut donner des leçons de politique à un auditoire respectueux. Ma compagnie est surtout composée de paysans de l’Ille et Vilaine, qui, tout en ne parlant pas breton, semblent parler une autre langue que le français : « j’couri j’veni », etc. Pas un autre Brestois avec moi. Excellent, l’armée pour découvrir le niveau moyen d’une population. Les Allemands ont le crâne bourré. C’est mal! Dans ma compagnie, la grosse majorité ne semble au courant de rien. Ce n’est pas tellement bien non plus. Les types de l’Ille et Vilaine entonnent ce chant de conscrits :

« Et en avant les gars d’vingt ans »
Celui qui pleure est un feignant.
Celui qui pleure n’a pas de coeur.
Mourir pour la France, c’est un bonheur. »

Pendant quinze jours, nous allons faire des demi-tours à droite. En colonne, couvrez !

On nous a donné d’assez vieilles fringues qui semblent héritées de la cavalerie. Et, bien sûr, des bandes molletières. Pas le moindre exercice sans que cinq ou six bandes ne se délassent comme des spaghettis dégoûtés. L’adjudant râle. A défaut d’analyses profondes, si on vous demande pourquoi la guerre fut perdue, répondez « les bandes molletières », vous ne serez pas tellement loin de la vérité.

Pendant quinze jours nous ne sortirons pas de la caserne sauf, une nuit de petit bombardement où nous allons nous coucher dans des fossés. Nous n’avons aucune information sur la situation.

A mon arrivée, j’avais signalé au capitaine que j’étais inscrit maritime provisoire. Il me convoque enfin : « Effectivement, vous devriez être au 2ème dépôt à Brest, mais les Allemands y sont depuis hier. »

Plus tard, j’apprendrai que mes copains sont presque tous en Afrique du Nord. Jean Marrec est mort. Son bateau, « Le Vauquois », a sauté sur une mine dans la rade de Brest.

On me racontera aussi une ahurissante histoire de D.C.A. Des servants de pièce avaient pris une initiative et abattu un avion. Mais, comme l’avion était anglais, le commandement, très en colère, décida qu’il faudrait un bon paquet d’autorisations avant d’ouvrir le feu. C’est alors que les avions allemands vinrent miner la rade !

Ce qui est certain, confirmé par toute ma famille présente sur les lieux, c’est que la radio parlait de durs combats à Rennes, alors que les Allemands entraient dans Brest. Ce qui est sûr également, c’est que 24 heures avant l’arrivée des Allemands, les Anglais, sur le point d’embarquer, détruisaient le maximum de matériel et que la population ramassait toutes les boîtes de conserves anglaises, tandis que les flics brestois essayaient de s’opposer au « pillage », comme de bien entendu.

Pour l’instant nous n’avons pas touché un fusil. Il n’en manque pas et on nous en donnera pour quitter Bordeaux. Mais nous avons appris à nous présenter correctement pour recevoir du courrier. L’adjudant nous indique, brièvement, qu’il faudra peut-être se battre sur la Garonne. Sans avoir beaucoup travaillé à l’école, je dis aux collègues que ça va plutôt mal, mais la compagnie accueille la phrase de l’adjudant avec flegme.

Le capitaine nous réunit et exprime l’idée que 1’appel d’un certain général De Gaulle va dans le sens des intérêts de la patrie. Trois jours plus tard, il nous expliquera que le maréchal Pétain vient de montrer la voie à suivre.

Un sergent, qui semble hérétique, nous donne le secret des tourments du capitaine. Il est patriote, mais il est aussi fabricant de conserves à Périgueux. La première fois, le patriote a parlé. La seconde fois, c’est le fabricant de conserves.

Plus tard, des copains embarqués me diront que des officiers de marine ont éprouvé les mêmes états d’âme. Ils songeaient à passer chez De Gaulle. Pétain a stoppé leur élan. D’un coté, il y avait la patrie éternelle, de l’autre, les annuités, l’avancement, etc.

Le parlement s’est déculotté devant une mafia qui se camouflait derrière un vieux maréchal réactionnaire et sénile, mais l’opération aurait raté si Hitler avait refusé de conclure un Armistice laissant une zone dite « libre. » Il est intéressant de noter que la plupart des historiens français présentent toute cette affaire sous l’angle d’une initiative « française » à laquelle les Allemands se seraient ralliés, émus par ce vieux maréchal qui offrait sa personne à la patrie.

En vérité, le gouvernement de Hitler avait déjà sa petite idée sur la question. Son armée fonçait partout. Plus rien ne pouvait l’arrêter. Cependant, elle ne pouvait empêcher la plus moderne flotte d’Europe de partir en Afrique du Nord, en embarquant deux cent mille soldats. Autrement dit, la majeure partie de l’Afrique serait restée dans la guerre aux côtés des Anglais. Pour Hitler, il était cent fois plus avantageux de maintenir une fiction de gouvernement français dans une partie du territoire, et de neutraliser ainsi une forte marine et des territoires immenses.

L’imbécillité de Churchill faisant tirer sur les navires français à Mers El Kébir, servit très bien les nazis en accentuant la haine des marins à l’égard des Anglais. Ce dut être une forte jouissance pour les nazis d’entendre les candides habitants de la zone sud, chanter : « Maréchal, nous voilà ! », acclamant le sauveur de la France.

La suite des événements conforta la 3ème Reich dans son idée géniale. Face à une flotte anglo-française, la flotte italienne aurait vite été détruite. En conséquence il n’y aurait pas eu d’aventure Rommel, ni de guerre de Syrie. Le territoire italien aurait été menacé très tôt. En France même, Hitler n’aurait pas pu disposer d’une aussi bonne volonté des policiers et gendarmes. Ces braves gens pensaient beaucoup aussi aux annuités et à l’avancement. Tout cela est si évident que le jour où les Américains débarquèrent en Afrique du Nord, Hitler ne vit plus du tout l’intérêt d’une zone « libre », et l’armée allemande l’occupa en 48 heures ! L’armée vichyste se laissa sagement désarmer. Pour sa part, le général Delattre de Tassigny qui s’était fort bien accommodé d’un régime fasciste et avait accompagné Pétain, lors d’une visite de Franco, décida qu’il était plus que temps de devenir républicain et regagna l’Afrique du Nord.

Hitler n’avait jamais eu l’espoir d’utiliser la marine française, et ne put que se réjouir quand l’esprit tordu des amiraux d’ « Action Française » les conduisit à couler la flotte.

Pour les amoureux des statistiques, indiquons que le plus grand combat naval, celui du Judland, qui, en 1916 avait opposé les Anglais aux Allemands, avait envoyé par le fond, cent soixante mille tonnes de navires. En 1942, des amiraux français battirent ce record avec trois cent mille tonnes.

 

Sur le chemin de la débâcle

 

Pour quitter Bordeaux, on nous a remis des fusils. Des braves gens nous applaudissent. Dans toutes les circonstances quelqu’un applaudit ! Nous faisons sept kilomètres et on nous ordonne de mettre les fusils en tas. On raconte que le gouvernement a protesté lors du bombardement, en déclarant que Bordeaux était une ville « ouverte. » Pour que ce soit vrai, il ne fallait pas qu’on nous trouve en ville avec des fusils. A présent, il semble bien que ces fusils vont y retourner.

En partant, on nous a bien recommandé de ne pas encombrer nos paquetages avec des vêtements civils. Un camion est censé nous suivre avec les valises. N’ayant pas confiance, j’ai conservé pantalon et une veste. On ne reverra jamais le camion. Un curé sursitaire gueule comme un veau. Il avait un autel de campagne dans ses bagages. Il est prêt à faire signer une protestation. Un gradé lui rappelle que c’est interdit et qu’il se conduit comme un « bolchevik ».

Tantôt en wagons à bestiaux, tantôt à pied, nous nous traînons vers les Bouches du Rhône et cantonnons enfin dans une école de Gardanne. Là, pendant deux mois, on fera des marches promenades et on déambulera dans le pays. La population est plutôt antimilitariste et fort sympa pour le troufion. Mon beau-frère Marcien m’avait déjà signalé que dans les villes militaristes, où la foule se presse aux défilés, le soldat isolé peut attendre, en vain, un verre d’eau.

Les journaux parlent, chaque jour, d’arrestations de militants communistes à Marseille. La répression est bien plus forte ici que dans la zone occupée. Les autorités allemandes foutent, pour le moment, la paix aux militants de gauche, mais elles ont, bien sûr, en main, tous les dossiers gracieusement remis par la police française.

J’ai maintenant un bon copain, Gauthier, jeune cheminot de Chartres et sympathisant communiste. Il a le sens de l’humour. A un lieutenant qui rend les « congés payés » responsables de la défaite, il dit : « Mon lieutenant dans l’armée, ça n’est pas quinze mais quarante cinq jours de congés payés que vous aviez » Puis il semble réfléchir et ajoute : « Il est vrai que l’armée ne produit rien du tout, et peut rester longtemps en vacances sans affaiblir le pays » Le lieutenant sent visiblement qu’il y a là quelque chose de subversif, mais il ne sait par quel bout prendre la contre-attaque. Il laisse tomber.

Tout en étant communisant, Gauthier dit parfois : « Si je peux avoir une fille, je ne me marierai pas avec elle. » Le Moyen-Âge et le vingtième siècle dans la même tête.

Pendant des mois et des mois, la presse de Vichy a rendu le mouvement ouvrier responsable de la défaite. Chose étrange, après la guerre, aucun parti de gauche n’a publié un « livre blanc » sur la question. C’est par petites bribes que ceux qui voulaient savoir, ont appris la vérité: qu’il y avait plus de chars français que de chars allemands, que trois cent avions Glenn Martin, dernier modèle, étaient immobilisés au Maroc lors de l’attaque allemande, que les Allemands furent tout ahuris de trouver tant de dépôts d’armes et d’habillement bourrés à craquer. Ils en trouvèrent tant que pendant toute la guerre, leur unité de travail (organisation Todt) fut vêtue de kaki français !

Le Midi de la France, en 1940, c’est joli, mais à part les fruits…On se demande ce qui se passe à la maison, car la correspondance se limite à des cartes inter-zones avec peu de mots. Chacun voudrait rentrer. Le 20 août 40, Léon Trotsky est assassiné par un agent stalinien à Mexico. Dix jours après, Gérard Trévien, qui a déniché mon adresse, m’expédie une carte d’Afrique du Nord : « Le vieux est mort, mais nous vivons. » Une telle carte ne s’oublie pas. D’autres copains routiers, Jeuland, Guénolé, m’écrivent peu après.

Vichy serait très contrarié de devoir libérer des jeunes de vingt ans. On nous mijote des Chantiers de Jeunesse qui doivent sortit du cerveau de bons petits scouts catholiques. Un jour, nous apprenons que nous ne sommes plus des soldats mais, des « jeunes » qui doivent faire une période dans un chantier. Puisque nous sommes redevenus « jeunes ». Il est même question de nous supprimer tabac et vin. La colère éclate. Pas pour le tabac et le vin, mais nous voulons tous revenir chez nous. Tout le monde signe une pétition où il est question de la France qui est censée « se remettre au travail », mais ça ne va pas plus loin.

Si, tout de même ! N’étant plus des soldats, nous refusons de monter dans des wagons à bestiaux, et c’est un train de voyageurs qui nous conduira dans le Var, au Muy, quartier général de notre chantier. Tout cela se passe dans une ambiance de mauvaise humeur qui se traduit par des dégâts dans les gares et par une belle bagarre entre un jeune costaud et un officier courageux. C’est l’officier, style Légion, qui a décidé de tomber la veste. Dans le soir, sur un quai, nous formons un grand cercle. Tout le monde encourage le 2éme classe. L’officier a bien du mérite car, quand il recule, un lâche coup de pied au cul anonyme l’oblige à avancer. Ça finit par un match nul. L’officier, beau joueur, remet sa veste et s’en va sans un mot.

Je suis avec plus de cent gars au camp St Louis, dans la forêt du Rouet, non loin de Roquebrune-sur-Argens. Ça se précise. Communistes en prison ; camp St Louis. On définira bientôt Vichy par « Terreur blanche et bibliothèque rose. » Plus loin, dans la forêt y a un camp « Finlande ». C’est clair.

Nous vivons deux mois sous des toiles de tente, tout en construisant de grandes cabanes avec des troncs d’arbres et un revêtement de bruyère. Chacune pourra recevoir une patrouille de vingt « jeunes ».

C’est l’automne. Comme la nourriture est maigre, nous volons du raisin et autres fruits. Nous trouvons le moyen de grossir. Celui qui est pris a le crâne tondu. Son prêt de quinzaine : 22,50 F est confisqué et remis au cultivateur. J’ai toujours passé entre les mailles, mais je connais le cas d’un paysan qui a dit au gars tondu : « Je te comprends. » Puis il a offert un casse croûte au délinquant. Pas aux officiers qui l’accompagnaient.

Pour le salut aux couleurs, il n’y a plus d’expressions militaires. Les Allemands et les Italiens seraient fâchés. Le chef crie : « Jeunes de France, toujours » et nous répondons « Prêts ! » en rectifiant la position. Dés le début, Gauthier et moi, répondons « Béée ». Ça ne veut pas dire grand chose, ça se perd dans les « Prêts ! », mais ça nous fait du bien.

Maintenant, les échanges sont un peu plus faciles avec la zone occupée. Ma mère et mes soeurs se démènent pour m’expédier de la nourriture.

Nos baraques sont terminées avant l’hiver. Nous avons travaillé avec bonne volonté et elles ont bonne allure, vu que chaque patrouille a conçu l’architecture à sa fantaisie.

Il faut maintenant couper des routes dans la forêt et extraire des racines de bruyère. Je ne sais dans quel but, mais c’est un sale boulot vu que le sol compte plus de cailloux que de terre.

Entre autres patrouilles, il y en a une de Méridionaux, un cocktail dans lequel je me trouve avec Gauthier, et une de Bretons du Finistère et des Côtes du Nord. La majorité de ces Bretons parle la langue et, sous l’influence d’un étudiant, décide de ne plus parler français qu’en de rares occasions. Les chefs sont furieux.

Quand, au rassemblement, un assistant annonce : « Les Bretons à la bruyère », c’est un concert de rage: « Toujours nous, naturellement ! » Puis les Bretons s’enfoncent dans la forêt, travaillent comme des cinglés et reviennent le soir avec des ampoules en laissant sur place une grosse pile de racines. Le lendemain, le chef impartial annonce : « Les gars du Midi, à la bruyère », les Méridionaux crient « Prêts ». Un plaisir de voir cette bonne volonté. Ils foncent dans la forêt, tirent une douzaine de racines, divisent le tas des Bretons en deux, puis épuisés, s’allongent pour parler « filles » et « cinéma ». J’ai souvent eu plaisir à aller aux bruyères avec les gars du Midi.

L’hiver arrive. Jamais vu ça en Bretagne. De la neige épaisse pendant plus d’un mois. Les pins maritimes se brisent sous le poids. Nous avons une chance relative. Trévien et un bon paquet de Brestois ont été ramenés d’Afrique du Nord et groupés prés de Gap. Ils coupent des arbres alors qu’il y a un mètre de neige. Gérard me dira que, lassés de ne pas manger à leur faim, les Brestois coupaient les arbres au ras de la neige. Ce fut très joli au dégel.

Dans notre baraque, le poêle tire mal. Le bois résineux encrasse le tuyau. Nous finissons par imiter les Indiens et faire un trou dans le toit. Au début, chacun sort pour pisser le soir ou dans la nuit. A la fin, chacun a une vieille boite de conserve et la balance sans mettre les pieds dehors. Le pudique Jack London n’a jamais traité la question.

Les tranches de pain sont tirées au sort. Il y a des économes qui débitent leur part en fines lames. Deux heures après que la majorité a digéré, on les voit griller leur pain sur le poêle. C’est agaçant.

Maintenant, sur une patrouille, un bon tiers ne va pas à l’appel du matin. Le toubib est un étudiant en médecine très arrangeant. L’écoeurement se généralise, surtout parmi les gars de la zone nord. C’est le moment que choisit un poète pour fabriquer un chant en l’honneur des chantiers.

Air : « La sérénade à la lune. »
« Si j’suis jeune, jeune, jeune
Si j’suis jeune, si j’suis là
Si j’suis là, c’est pour qu’la France ait de bons bras »

Question filles, ça nous travaille assez. Les trois quarts du camp St Louis se masturbent. Mais où sont les frangines nées la même année que nous. Pour reprendre la formule du sénile maréchal, nous sommes prêts à leur faire don de nos personnes.

Un jour, les livres d’histoire citeront comme une monstruosité le fait d’avoir cloîtré des milliers de garçons de vingt ans dans une forêt.

Comme distraction, il y a la bibliothèque municipale de Roquebrune. Heureusement ! Il y a bien une petite bibliothèque minable au camp mais, naturellement, c’est un séminariste qui s’en occupe. Honnêtement, on ne peut pas dire qu’on nous bourre le crâne. On ne nous parle de rien. On attend. Les chefs doivent penser que cette promotion a mal démarré.

A Noël, presque tous les méridionaux sont chez eux. Grosse mélancolie. Gauthier, un autre copain et moi, obtenons une permission de 48 heures. Nous avons cent francs, deux boules de pain et trois boîtes de conserve. Notre tenue est plus que douteuse. Assez terreuse, et nous avons tous cette sorte de poux de bruyère dont on ne peut se débarrasser. Ils ne font pas de mal mais ils chatouillent désagréablement. La technique consiste à porter deux pull-overs et à les changer de place de temps en temps.

Nous partons pour Nice. Ça fait riche et triste en 1940. Nous louons une chambre pour vingt francs, puis nous allons voir un film : « La Fille du Puisatier ». Il a été accommodé au goût du jour et se termine par un Fernandel au garde-à-vous écoutant l’appel du maréchal. Ces artistes ne font pas de politique mais jouent un petit rôle tout de même. En 1939, on a entendu Chevalier chanter : « Et tout ça, ça fait d’excellents Français ». Maintenant il apporte sa petite pierre à la « révolution nationale » de Pétain et chante : « Si tout l’monde faisait comme les maçons. Si chacun apportait son moellon ». . Demain il chantera que « Le boulanger l’avait caché dans son comptoir » (la cocarde tricolore, bien sûr) et sera dans tous les galas de la gauche. Quant au petit gars qui a été séduit par l’idée d’apporter un moellon, il a parfois atterri dans la milice de Darnand et fini fusillé. Ça lui apprendra à s’occuper de politique au lieu de chanter comme Chevalier.

Nous sortons du cinéma assez déprimés. Cette ville nous écoeure. C’est le 31 décembre. Il va être minuit. Nous fêtons le nouvel An en pissant en plein milieu d’une Promenade des Anglais déserte. Le lendemain matin, nous quittons discrètement notre chambre, vu que pas mal de poux de bruyère se baladent sur le lit. Train pour Cannes. Il nous reste trois ou quatre francs. D’une fenêtre quelqu’un nous lance deux francs. Un les ramasse. Dans un bistrot, on nous offre une consommation.

J’ai une adresse à Cannes, celle d’un gars qui naviguait sur le même bateau de guerre qu’un militant. Il paraît qu’il est sympa. On cherche son hôtel et on tombe sur une sorte de palace. L’hôtel Celtic. Je demande le gars, c’est un vieux peu gracieux qui se présente : « Ah ! vous devez parler à mon fils. Je vais le chercher. On vous laisse sortir comme ça ? » Puis il appelle une bonne et lui dit de nous montrer la salle de bain. Crasseux, mais dignes, on fout le camp en claquant la porte. Le fils nous rejoint dans le parc. Il est désolé. C’est vrai que lui a l’air sympathique. Il nous prête trente francs. Je les lui dois toujours. Nous arrivons à trouver un train jusqu’à Fréjus. On fait le reste de la route à pieds. Bonne permission au total. On s’est amusés autant que « l’ami Bidasse » de la chanson.

Voici le printemps. Les méridionaux sont libérés. Nous aussi, en principe, mais il y a des problèmes pour rentrer en zone occupée. Pendant un bon mois, on ronchonne. Un jour, à l’appel, sans propagande de Gauthier ni de moi, tout le monde hurle « Béée » après le « Jeunes de France, toujours. » Ça prouve que ce slogan correspondait à un besoin. Le chef blêmit : « Dispersion et rassemblement dans dix minutes. » Personne ne revient. On se promène.

Enfin, c’est sérieux. On part demain pour Avignon. Là, on forme un grand train avec un tas de gars des autres chantiers. « Surtout, n’emportez pas de chemises militaires, les Allemands vous arrêteraient. » Les Allemands ont bon dos. Ils n’inspecteront rien. C’est Vichy qui a peur de perdre ses chemises.

Tous ceux qui avaient laisse leurs vêtements à Bordeaux, avaient dû écrire chez eux pour recevoir des fringues civiles. Ceux de l’Ille et Vilaine avaient reçu des blouses noires que je croyais disparues depuis Maupassant.

On nous donne une sorte de certificat de bonne conduite au chantier. Mon loyalisme à l’égard du maréchal est jugé « douteux » et mon influence sur mes camarades est « mauvaise. » Cette attestation me chauffe le coeur.

 


Note

[1] Quartier de Brest près de l’Arsenal.

 

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