1993

Ce texte peut être considéré comme une édition modifiée de "Sans bottes ni médailles", La Brèche 1984. Cf. la préface. Source : site Calvès http://andre-calves.org.

André Calvès

J’ai essayé de comprendre

Mémoires

(1ère partie : 1920-1950)

1993

 

Retour en Bretagne

 

A Avignon, je retrouve Gérard Trévien et d’autres copains. A la ligne de démarcation, la sentinelle est notre premier Allemand depuis notre naissance, je crois. Le train roule souvent sur des voies de garage. Partis un mardi, nous n’arriverons que le samedi suivant à Brest. Nous sommes en fin février 1941. Le vendredi soir, nous sommes immobilisés à Landerneau. Les avions anglais sont au-dessus de Brest. C’est splendide et infernal. En fait, c’est la DCA qui fait les neuf dixièmes du bruit et décore le ciel de toutes les couleurs. Il ne doit pas y avoir plus de dix avions britanniques, mais, par manque d’habitude, nous avons tendance à croire que la moitié de la ville est par terre. Ça n’est pas le cas, mais la technique aéronautique fera très vite d’immenses progrès.

Samedi, en famille. On renoue les contacts. Le club ajiste existe toujours. Il campe même parfois et loue à un paysan une sorte d’ancienne ferme, en bordure de route, entre Daoulas et le croisement de Logonna. On déniche quelques tracts du PCF : « Nous disons -Non- au misérable De Gaulle et à ses amis qui veulent faire massacrer le peuple de France pour le compte de la bourgeoisie anglaise. »

Comme nous n’avons aucun contact avec Paris, nous adoptons le titre de « Parti Communiste Révolutionnaire. » Nous sortons une toute petite feuille intitulée d’abord « Bulletin ouvrier et paysan » en avril 41, puis en juillet, « Bretagne rouge. »

Brest est devenu une grande ville de garnison: infanterie, marine, DCA, équipages de sous-marins. On dit que la DCA est la deuxième après Berlin. Non contents d’avoir des pièces un peu partout, y compris au-dessus de la gare, les Allemands ont des engins montés sur les camions qui circulent pendant les alertes. Autour de la ville il y a aussi des canons.

Deux batteries de DCA gardent le pont de Plougastel. A chaque extrémité, les Allemands ont construit des petites baraques en bois pour les soldats. Si un tel pont avait du être gardé par des français, je suis certain que les soldats auraient eu droit à une toile de tente et à une botte de paille.

Il semble qu’il y ait une assez grande différence entre l’armée du Kaiser et celle-ci. Ça sert parfois d’avoir perdu une guerre !

Pour obtenir l’écrasement du mouvement ouvrier en Allemagne, la bourgeoisie et l’aristocratie durent faire des concessions aux plébéiens nazis. Le résultat, c’est que les rapports officiers-soldats semblent meilleurs que ceux qu’on connaît de l’ancienne armée impériale. Ajoutons à cela des habitudes d’hygiène assez inconnues dans la France de 1940.

Plus tard, bien des ouvriers revenus du travail obligatoire en Allemagne, attribueront au régime nazi, la bonne organisation des usines, les douches, les sanitaires, toutes choses qui existaient depuis plus de cinquante ans.

On a l’habitude, à tort, de ne voir la « civilisation » que dans les fleurs aux fenêtres, les bains douches, etc. Le Français moyen n’a pas d’autres critères quand il décrète que les peuples des colonies ne sont pas civilisés.

L’Allemand moyen n’est pas différent et quand il visite les fermes bretonnes de 1940, où, neuf fois sur dix, la crèche des vaches sert de « toilettes » aux humains, il doit avoir tendance à penser qu’il ne s’agit pas d’un peuple civilisé.

Ce genre de jugement doit persister aujourd’hui. Bien après la guerre, j’ai été en vélo, avec un copain au Danemark. A cinq cent mètres des fermes, en bordure de la grand route, on peut trouver une petite table, des paniers de fraises, un papier indiquant le prix et une assiette où déposer l’argent. Au retour j’ai questionné beaucoup de gens en Bretagne. On m’a unanimement répondu : « Ici, on ne retrouverait, ni l’argent, ni les fraises, et peut-être pas la table. »

Avant guerre, le mark valait deux à trois francs. Berlin vainqueur a décrété que le mark valait vingt francs. C’est une façon de voler le peuple français en faisant divers achats. Cela s’ajoute aux 400 millions de francs que la France doit verser chaque jour au 3ème Reich. Dans les premiers jours d’occupation, des soldats allemands avaient réglé quelques achats en marks. Puis les Français ont été priés d’échanger leurs marks pour des francs. Avec un certain culot, mon frère a rapporté un billet de 20 marks datant de 1925. On lui a remis 400 francs. Il n’avait quand même pas eu l’audace d’apporter un de ces billets d’un million de marks que notre père avait ramené jadis d’une Allemagne en crise.

Gérard Trévien travaille à l’Arsenal. Il prend contact, en sifflant « la Varsovienne », avec un gars de Kerhuon, Yves Bodénès qui lisait une publication trotskyste avant guerre. Yves a notre âge. Il est ouvrier du bâtiment et influence un petit groupe à Kerhuon.

Il a une bonne formation politique, mais un peu trop tendance à s’étendre sur les conflits Molinier-Frank-Naville d’avant guerre. Pour le moment, cela ne nous passionne pas.

Yves est aussi grand copain d’un vieil anar, pauvre comme Job, Hervé Coatmeur, qui a longtemps édité un tout petit journal de poésie, « L’en Dehors », et qui survit en vendent la sciure de bois dans les bistrots.

Tous les copains sont d’accord sur quelques points

1) Cette guerre est une guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde.

2) Le nazisme signifie l’esclavage pour tous les peuples d’Europe y compris le peuple allemand, même s’il y a une hiérarchie parmi les esclaves (comme ce fut toujours le cas dans l’Antiquité.)

3) De Gaulle, colonel fait précipitamment général par Paul Reynaud, représente une alternative possible pour la bourgeoisie française. Le mouvement de lutte contre l’occupation n’a absolument pas intérêt à se lier à ses directives.

4) L’URSS demeure un Etat ouvrier dégénéré. Tous les pactes de Staline ne peuvent effacer l’antagonisme fondamental qui l’oppose au capitalisme. Le pacte germano-soviétique ne durera pas longtemps.

Dans cette période où l’impérialisme fait patte de velours, il n’y a pas que l’extrême droite pour se réjouir des évènements. Un certain nombre de socialistes bêlants (et il y en a deux ou trois spécimens à l’AJ de Brest) déclarent à peu prés ceci :

« Nous avons toujours aspiré à la fin des guerres en Europe. Nous voulions une Europe unifiée. Hitler réalise cela. Certes, par des moyens brutaux, mais ça n’est pas la première fois dans l’histoire. Après, ça se décantera. Il en demeurera l’Europe unie que nous avions souhaitée. »

Ces « socialistes pacifistes » sont séduits par les thèses de Déat. Ils seront entraînés de plus en plus loin dans la collaboration et finiront par accepter tous les crimes nazis. Mais, au début, leurs arguments touchent des jeunes et nous devons discuter.

On ne fait pas une Europe avec un cavalier et un cheval. Il est vrai que l’histoire a vu de grandes réalisations par la violence. Il y a toutes sortes de violences. On sait quelle est celle qui a permis les Etats-Unis. Il ne faut pas demander aux indiens que nous sommes d’accepter une Europe qui se ferait sur notre dos. Celui qui a brisé le mouvement ouvrier allemand par les camps de concentration, ne peut rien faire de bon pour les ouvriers de l’Europe.

Les socialistes bêlants quitteront les AJ. Guy Lemonnier, professeur au lycée de Brest, très très jauressiste en 1919, partira dans les Côtes du Nord. Il deviendra un ardent supporter de Déat et poussera certains de ses élèves à s’engager, plus tard, dans la légion nazie anti-bolchevique. Après la libération et un certain temps de prison, il publiera des opuscules anti-communistes sous le nom de Léon Harmel. S’il vit encore, il doit alimenter de sa prose la presse d’extrême droite.

Revu une fois tonton François. Il n’était pas collabo, mais il était excédé par la haine d’un tas de gens qui étaient moins anti-nazis qu’anti « boches ». Qu’est-il devenu ? Vu son âge, il a du mourir pendant la guerre, mais je l’ignore.

C’est hélas vrai que la réaction contre la « haine anti-bôches » poussa des pacifistes dans les bras du 3éme Reich. Exemple de haine : Je me souviens d’un gars racontant qu’un soldat allemand voulait, péniblement, exprimer ses opinions devant lui. Le gars se flattait d’avoir interrompu l’Allemand en lui disant : « Oui, mon con ! » Il est d’ailleurs probable que ce genre de débile chauvin ne se livrait à aucune action, ni gaulliste, ni communiste.

Dans cette période, on aurait pu penser que le Parti Socialiste, puissant avant guerre, aurait profité des « problèmes » du PCF pour prendre la tête d’un grand mouvement de résistance. Il n’en fut rien. Sa confusion idéologique, son « militantisme électoral » firent que ses militants se retrouvèrent sur les bords les plus opposés. La majorité des députés socialistes avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain, et le gouvernement de Vichy comprenait quelques ministres issus de la SFIO. Certains militants firent parfois paraître un « Populaire » clandestin. D’autres allèrent former une sorte d’aile gauche au Gaullisme. Le parti, en tant que tel, passa totalement sous la table.

Les anarchistes avaient compté en France. Un temps, « Le Libertaire » fut quotidien. Ils contrôlaient quelques syndicats ouvriers et des Bourses du travail. Pendant l’occupation, ils disparurent presque totalement. L’arrivée de la guerre avait porté un rude coup à leur « pacifisme intégral » Leur internationalisme leur interdisait une position chauvine à l’égard du peuple allemand, et ils ne semblaient pas voir la possibilité de lutter contre le nazisme sans sombrer dans le racisme « anti-bôches »

Leur caractérisation de l’URSS comme un Etat capitaliste ne leur permettait pas de prendre position quand Hitler attaqua à l’Est. Enfin, ils n’avaient pas formé, politiquement, des jeunes. Ils étaient usés.

Quand la guerre se termina, on en trouva à Brest, qui avaient repris une activité syndicale et s’accommodaient sans broncher du « Produire d’abord » Je n’en ai, en tous cas, jamais entendu un seul ouvrir la bouche quand les staliniens nous huaient… et pire.

Le PCF passa à travers les épreuves parce que finalement l’URSS se trouva l’élément moteur de la résistance à Hitler, parce que l’URSS n’était pas un quelconque Etat capitaliste, mais un Etat ouvrier dégénéré. Le PCF garda un appareil de militants courageux. Souvent bornés, mais courageux. Le jeune qui allait vers le PCF pendant l’occupation pouvait répondre à la plupart des critiques : « La plus grande faute est de ne plus exister ! »

Printemps 1941 à Brest. Les Anglais ont effectué plus de cent bombardements. Ils cherchent à toucher les trois navires allemands « Prinz Eugen » « Scharnhorst » et « Gneisenau ». Ils ne sont pas encore riches et n’envoient pas de fortes escadrilles. Dés l’alerte, les Allemands foncent vers les abris. Peu de Brestois vont dans les caves. Incroyable, mais beaucoup semblent convaincus que des bombes alliées ne peuvent tomber sur eux et se moquent des Allemands galopant vers les bunkers. Ça leur passera assez vite.

Un copain m’a remis une chansonnette qui fut composée à l’époque par un quelconque super patriote.

Sur l’air de « Auprès de ma blonde. »

« Ah! quel plaisir on a
D’entendre la CDA
Quand les avions anglais
Bombardent nos remblais
Nos voeux, en les voyant
Redeviennent confiants.
Vole à tire d’aile
Reviens vers nous chaque soir.
Vole sur tes ailes.
Redonne-nous l’espoir. »

J’ai connu un petit copain du lycée qui était plus british que Churchill et courait, quasiment vers la zone bombardée. Un jour, sur le cours d’Ajot, il fut projeté à dix mètres par le souffle d’une bombe. Il en sortit indemne mais prudent.

Bien entendu, rares étaient ceux qui restaient dans les rues. Les éclats de DCA tombaient comme de la pluie. Très vite les morceaux d’acier coupant. Puis, après un temps les culots de duralumin. Tous les matins, on montait sur le toit pour ôter les éclats plantés dans le zinc, puis on mettait du goudron. Mon frère avait commencé une collection d’éclats. Quand sa caisse fut pleine, il se lassa.

Tout le monde regardait l’avion pris dans les projecteurs et faisait des voeux pour qu’il s’en tire. C’était encore un peu à l’échelle humaine. Trois ans plus tard, une radio alliée disait que des aviateurs américains voyaient Brest comme une pièce de monnaie.

Avril ou Mai 41. Alerte. La famille est couchée. La DCA tire. Un grand éclair rouge. Les volets de ma chambre dégringolent. Tout le monde se lève en vitesse, sauf ma mère qui prie sur son lit devant le lustre de sa chambre qui s’est décroché. Il n’y a pas d’autres dégâts dans la maison. Mon frère s’engage dans le jardin et tombe dans un grand trou à 20 mètres de la maison. Heureusement, la terre était très meuble. Il y a deux autres bombes dans le jardin. Un mur est abattu et les voisins viennent contempler. Les plus « patriotes » affirment : « Ce sont des obus de DCA qui ont fait cela. » Ce sont des « purs » comme la jeune châtelaine qui, du haut de son donjon, refuse d’admettre que son chevalier à des poux. Comme si un Anglais ne pouvait se tromper de repère ! Comme si un avion touché n’avait pu larguer ses bombes !

Mon frère trouve une ailette de bombe. Il en faut plus pour déconcerter les « Patriotes. » « Des avions allemands viennent larguer des ailettes là où leurs obus ont fait des dégâts. » Que dire ?

Au jour, nous faisons le bilan des dégâts. Au bout du jardin, le poulailler s’est envolé. On retrouve la dizaine de poules transies sur une branche d’arbre. Une partie de ces pauvres bêtes a été déplumée par le souffle. Elles sont vivantes, mais tellement dégoûtées qu’elles ne pondent plus.

Mon frère travaille à l’Arsenal et me dit que de vieux Allemands se sont très bien adaptés au tabac gris et au coup de rouge. Il en connaît un qui crie « A bas les bôches ! » quand il a bu un coup de trop.

Lors du départ des anglais, mon frère avait ramené à la maison, six belles boites de thé d’un kilo. Mes soeurs avaient chargé deux sacs de camping de romans policiers anglais trouvés dans un mess. Ma mère qui attendait des boîtes de conserves, les avaient vivement félicitées. Les boites de thé furent enterrées dans le jardin, car les Allemands avaient ordonné à la population de rendre tout ce qui était britannique. Quand je revins à la maison, il n’en restait plus, apparemment. Ma mère disait à mon frère : « Il en reste, creuse ! » Mon frère répondait : « Il n’y en a plus. Tu as tout donné à des voisins » Nous avons donc vécu sans thé. Il fallut les perquisitions allemandes de 1943 pour découvrir trois boites de thé.

A propos des ordonnances allemandes en 1940. La veille de leur arrivée, quelques militaires bloqués à Brest, avaient revêtu une tenue civile. Ce fut le cas d’un marin, ajiste. Les Allemands ordonnèrent à ceux qui avaient quitté l’uniforme, de l’endosser à nouveau et de se présenter à la kommandantur. Ceux qui obéirent, tel ce brave ajiste, eurent droit à quatre ans dans un camp de prisonniers outre-Rhin. Les autres travaillèrent à Brest sans problème.

Nous avons, enfin, pris contact avec des camarades de Paris qui ont reconstitué le Parti Ouvrier Internationaliste (P.O.I) et publient « La Vérité » clandestine, chaque mois. Nous prenons donc le nom de P.O.I. Il y a une cellule à Brest, avec Gérard Trévien, ouvrier de l’Arsenal et ancien routier, André Darley, ouvrier photographe et ancien routier, Micheline Guérin qui épousera Gérard, Marguerite Métayer, ajiste, plus deux gars dont je n’ai connu que les pseudos. Autour de nous, un noyau de sympathisants plus ou moins actifs. La cellule de Kerhuon, animée par Yves Bodénès, charpentier, se compose de André Floch, de Paul Bienvenu tous deux ouvriers du bâtiment et de deux autres gars que je n’ai pas connu.

A Quimper, Eliane Ronel, seule tout un temps, mais très active et assurant les liaisons avec Alain Le Dem, et des instituteurs isolés tels que Roger Prat, Carrère, Cravec, etc.

 

Juin 1941

 

Hitler attaque l’URSS. En dépit de dizaines d’avertissements, Staline est pris au dépourvu.

Pourquoi ? Le diplomate roumain Gafenko a, assez bien, dépeint la mentalité des bureaucrates qui refusent de croire tout ce qui est inéluctable, mais qui leur déplait. Il a établi un curieux parallèle entre la bureaucratie tsariste et celle de Staline. Lorsque Napoléon décréta le blocus continental contre l’Angleterre, la Russie continua à recevoir des navires britanniques. Le jour où l’Etat français fit savoir qu’il était au courant, le Tsar ordonna aux bateaux anglais de quitter St Pétersbourg sous peine d’une violente canonnade.

En avril 1941, un coup d’état militaire appuyé par le peuple, chassa le gouvernement yougoslave germanophile.

Or, une mission militaire yougoslave se trouvait à Moscou. Dés l’annonce du coup d’état, elle fut ovationnée par les autorités soviétiques. Sur ces entrefaites, Hitler écrasa Belgrade sous les bombes. Immédiatement Moscou expulsa la mission militaire yougoslave.

Huit jours avant l’attaque de l’URSS, le journal collabo du fasciste Clémenti critiquait les communistes français en ces termes : « Qu’il y a loin de la propagande judéo-anglophile des tracts communistes à la réalité nationale-socialiste de l’URSS » !

Le PCF lance un appel : « Vive le Front national de lutte qui, des gaullistes aux communistes, unit tous les patriotes français » Très vite, la propagande du PCF ne se dirigera pas seulement contre les nazis mais contre la totalité du peuple allemand qui devient: « les bôches » dans de nombreux tracts. Dans ce délire chauvin, la direction du PCF va battre tous les records. Jusqu’à ce jour, au mois de janvier, l’Humanité célébrait régulièrement la mémoire des « 3L » (Lénine, Liebknecht et Luxembourg.) A l’avenir, seul Lénine sera célébré. A titre posthume, Liebknecht et Luxembourg deviennent, sans doute, des « bôches ».

Molotov dit à l’ambassadeur allemand : « Nous n’avions pas mérité cela. » Effectivement, Staline avait fait l’impossible pour ne pas déplaire à Hitler. Pendant la durée du pacte, il avait livré aux nazis des centaines de militants communistes allemands et autrichiens qui s’étaient réfugiés en URSS en 1933. Ce fut le cas de Maragaret Neuman qui ne quitta un camp de Sibérie que pour se retrouver pendant cinq ans au camp allemand de Ravensbruck.

La police française arrête des milliers de militants communistes, et même des gens « fichés » qui ne militaient plus depuis longtemps. L’armée allemande avance rapidement. Contrairement à 1940, les chars d’origine française progressent en formation compacte. Hitler dispose de toute l’industrie d’Europe. Au moins deux fois celle de l’URSS. Il dispose aussi d’un potentiel d’ouvriers qualifiés qui doit valoir trois ou quatre fois celui de l’Union soviétique. Des ouvriers qualifiés, même réticents, avec des contrôleurs de fabrication allemands, sortent beaucoup plus de bonnes pièces que des centaines de milliers de moujiks plongés brutalement dans l’industrie.

En peu de temps, les Allemands s’emparent de presque toute 1a Russie d’Europe, d’une énorme population et d’une très grande quantité de prisonniers. Les Russes démontent tout ce qui est possible, mais on imagine que les pertes sont considérables. Trois mois après l’attaque, Hitler affirme que « l’armée soviétique est virtuellement détruite », et il ordonne la démobilisation de quarante divisions allemandes ! Dés le lendemain de l’attaque, nous avons sorti à Brest un tract pour la défense de l’URSS, en affirmant la conviction que Hitler sera battu. Les faits ultérieurs ne semblent pas nous donner raison.

 

Eté 1941

 

Un camarade qui fut marin à Brest m’a convaincu d’aller quelque temps travailler à Paris et de m’initier à la vie d’une cellule du POI. Paris se dépeuple. Ceux qui ont de l’argent vont s’installer à la campagne. Il est facile de trouver une chambre d’hôtel.

Me voici dans la même cellule que mon camarade. Outre le POI qui publie « La Vérité » clandestine imprimée, il existe le Comité Communiste Internationaliste (CCI) qui publie « La Seule Voie » ronéotée et quelques feuilles d’usine sous le titre unique : « Le Soviet ». Il existe même un « soviet » des pompiers avec une cellule de trois ou quatre gars. Plus tard nous apprendrons l’existence du groupe « Octobre » et celui d’un autre groupe qui donnera naissance à « Lutte Ouvrière ». Le POI devait compter entre cent cinquante et deux cent militants, le C.C.I, une cinquantaine. Les autres ne devaient pas dépasser la vingtaine. Le leader de ce qui sera le CCI, Pierre Frank, inculpé pour antimilitarisme par Daladier, était passé en Angleterre. Là il fut arrêté et interné pendant toute la durée de la guerre. Quand l’occupation a eu lieu, les trotskystes se sont regroupés à tâtons. La victoire d’une Allemagne alliée à l’URSS semblait annoncer une longue période de domination nazie en Europe. Le petit noyau qui donna naissance au POI eut une réaction tendant à l’union des classes contre les nazis. Cette réaction fut concrétisée dans un texte intitulé « Lettre aux ouvriers anglais ». Rapidement, cette position fut combattue et corrigée au sein du POI. (En Bretagne, nous avions ignoré cet épisode.) Le CCI ne tomba pas dans cette regrettable erreur, mais il eut sur le plan tactique, une action qui lui fut reprochée, parfois malhonnêtement, dans les milieux trotskystes. Considérant le rôle essentiel qui serait dévolu à la révolution allemande, à la fin de la guerre, le CCI décida d’envoyer travailler outre Rhin, un certain nombre de ses militants ouvriers les mieux formés.

Ces militants organisèrent des cellules, prirent contact avec des ouvriers allemands, mais durent subir plus tard l’accusation « d’avoir été travailler en Allemagne » Lancée au sein de l’organisation unifiée par des gars qui étaient plus « patriotes » que trotskystes !

Quand je suis arrivé à Paris, il n’était pas encore du tout question d’unification entre le POI et le CCI.

Je me suis embauché dans une fabrique de rideaux de défense passive, c’est à dire des rideaux de fort papier noir. Il y avait une grande demande, vu que sous peine d’amende, aucune maison ne devait laisser filtrer la lumière.

Le boulot consistait à clouer avec des semences une latte de bois aux deux extrémités du rideau. Puis l’objet passait dans un autre atelier. Des jeunes filles fixaient une bande de toile de chaque coté du rideau à l’aide d’une colle infecte et saoulante.

Il fallait assurer une bonne production pour toucher une ridicule petite prime. Un jeune ouvrier avait acheté un marteau aimanté. Il avait une poignée de pointes dans la bouche, et, d’un coup de langue habile, en présentait une devant son marteau. Il assurait une cadence infernale. La prime ne valait pas le risque d’avaler une poignée de semences.

Dans les ateliers de filles et garçons, il y avait des militants communistes. En fredonnant des chants de marins, je devins copain avec un jeune, Robert Cavallo, qui rongeait son frein et ne rêvait que de grands voyages. Robert avait été aux JC et avait bien connu toute la période d’arrivée des Allemands :

- « Tu te rends compte. On a fait des manifs en banlieue pour demander la réintégration des maires communistes, déchus par Daladier pour avoir aimé la paix. En septembre 40, on a fait une sorte de fête à Garches. On était 500 JC. Les flics n’ont pas dû se priver de prendre des photos. Georges qui travaille plus loin, m’a dit un jour : « Robert, demain tu trouveras l’Huma dans les kiosques. » Le lendemain, il n’y avait pas d’Huma, mais la demande avait été faite. Georges était agent de liaison. Sa mère avec d’autres militants, avait travaillé à cette affaire de demande à la Kommandantur ».

Ainsi, très tôt, j’appris qu’effectivement la direction PCF demanda aux nazis, pendant l’été 1940, l’autorisation de faire paraître l’Humanité. Il paraît que c’est sous la pression de Vichy que l’affaire ne put se réaliser. Après la guerre, Daladier, attaqué par le PCF au parlement, sortit quelques documents de l’époque. L’un ne manquait pas de sel. La direction du PCF demandait que l’Huma puisse sortir légalement pour nombre de raisons, et entre autres, « pour couper court à la propagande clandestine des trotskystes» N’est-ce pas joli ?

Au fil des mois, je connus mieux Georges et d’autres. Au début, je disais que j’étais simplement sympathisant trotskyste. Les relations n’étaient pas mauvaises ; si Trotsky est le diable, on doit pouvoir détacher le naïf sympathisant. Mais, pour cela il faut de sérieux arguments. Je n’en ai jamais entendus.

Un soir, en mangeant quelques nouilles chez Georges, je fis connaissance d’un gars qui me demanda très vite pourquoi les trotskystes n’étaient pas favorables à une action de francs-tireurs ? En tous cas, ce gars ne partageait pas les opinions staliniennes sur ces « maudits trotskystes ».

Je lui répondis d’abord que nous étions hostiles à des exécutions, sans discernement, de soldats allemands. Il n’était pas en désaccord sur ce point. Puis, je dis que d’une manière générale, cette action ne correspondait pas au niveau de combativité actuelle des travailleurs. Les défaites de l’URSS, le moral bas. La période était à la propagande et à l’organisation. Or, les attentats étaient prétextes à des rafles massives et à des exécutions de militants déjà internés. Le gars ne fut pas de mon avis.

A cette époque, le groupe de combat du PCF. (Organisation Secrète : OS) était très petit. Théoriquement, par cellule du PCF, un militant aurait dû combattre dans l’OS. Ce n’était pas le cas. Loin de là. Instinctivement, le militant de base réalisait que le moment n’était pas à ce genre de combat. Aussi, la direction PCF recrutait essentiellement parmi des émigrés, juifs, polonais, etc, qui étaient déjà presque hors la loi et avaient vu leurs familles souffrir du nazisme. Contrairement aux propos futurs des Duclos et autres Aragon, ces militants ne combattaient pas pour la France éternelle, mais contre le fascisme tout simplement. Ils ne pouvaient pas ne pas être surpris de constater que si peu de militants français entraient dans un combat qu’on leur avait présenté comme d’actualité.

En octobre 1941, des militants de l’OS abattirent un officier allemand à Nantes. En représailles, les occupants fusillèrent 50 otages dont 27 au camp de Chateaubriand. Tous ces hommes avaient été arrêtés pour leur action politique avant guerre. Parmi eux le camarade Marc Bourhis, militant trotskyste et son ami Pierre Guéguen, ex-maire de Concarneau qui avait rompu avec le PCF lors du pacte germano-soviétique.

Il faut noter que tous ces otages avaient été arrêtés par des policiers français et furent surveillés jusqu’à leur assassinat par des gardes mobiles français.

Ce n’est ni l’appel de De Gaulle, ni l’attaque contre l’URSS, mais les déportations massives d’ouvriers, plus tard, qui incitèrent des milliers de jeunes à entrer dans la lutte armée.

Qu’il ait fallu très tôt une structure armée pour les recevoir, pour exécuter les mouchards, etc. Bien sûr ! Mais cela n’aurait rien dû avoir à voir avec l’exécution d’Allemands au coin des rues.

En 1944, j’appris que le gars avec qui j’avais discuté, David Grinberg, était dans les premiers groupes armés du PCF. Il guettait des officiers allemands prés de l’Ecole militaire. Interpellé par un flic français, sur le point d’être arrêté, il tira et tua le flic. Arrêté plus tard, il fut jugé par des juges français, condamné à mort et guillotiné. Après guerre, j’accompagnais la femme de Georges qui se rendait pour identification là où David avait été inhumé. Un type portait une petite pancarte : « Aux résistants assassinés par les bôches » C’est ainsi qu’on écrit l’histoire !

 

Hiver 41-42

 

Leningrad est pratiquement encerclée. Moscou est menacée. Les Allemands doivent, certes, maintenir des troupes à l’ouest, mais l’affaire est très avantageuse pour eux. Ils disposent de millions de salariés. Des milliers de véhicules français, belges, etc, roulent pour eux. L’Allemagne qui n’a perdu que 27 000 soldats en 1940, a hérité d’un très riche pays. Tous les jours, des trains de denrées passent le Rhin.

Pourtant, l’Armée Rouge contre attaque. Elle refoule les Allemands à deux cent kilomètres de Moscou mais ne pourra poursuivre cet effort faute de matériel. Il faudra prés de six mois avant que les usines démontées puissent fonctionner à nouveau derrière l’Oural. Un des artisans du miracle de Moscou est Richard Sorge. C’est un communiste allemand qui, de Tokyo, a averti Moscou que le Japon n’attaquera pas et que l’armée sibérienne peut se porter au secours de Moscou.

Richard Sorge et son groupe avaient monté, comme couverture, une affaire commerciale qui fut prospère. Après la guerre, l’adjoint de Mac Arthur, le major Willoughby qui apprit l’affaire au Japon, écrivait très amer que les espions au service de l’URSS ne coûtaient pas un sou à Moscou, tandis que les espions américains étaient de gros croqueurs de dollars. Le courageux Richard Sorge fut pendu par les Japonais, ignorant que sa femme soviétique croupissait dans un camp de concentration de Staline. Bien plus tard, un plumitif de l’Humanité, sans nier le fait, imaginait que la femme de Sorge était trop bavarde !

Le plus grand miracle dans cette guerre, c’est celui de la conscience populaire et de la planification soviétique, même sous direction bureaucratique. Sans cela, c’est à dire, sans la Révolution d’Octobre, la Russie était une colonie allemande. Aucun pays dans l’histoire, n’a eu à subir le choc d’un empire aussi industrialisé que l’empire hitlérien.

La propagande de Goebbels se retourne contre lui. Il prétend que dans la Russie occupée, des centaines de milliers d’hommes sont prêts à marcher avec l’Allemagne. Il prétend que les Russes ne savent qu’avancer en rangs serrés et en escaladant les piles de morts. Comme l’URSS n’a pas la population de la Chine, Goebbels commence à faire sourire.

En fait, si on se base sur les populations, l’Allemagne et ses alliés peuvent mobiliser plus de divisions que l’URSS. Certes, on a entendu des Allemands prononcer des propos peu élogieux sur leurs alliés. Mais, dans le même temps, Staline déporte en Asie, toute la république des Allemands de la Volga et la moitié de la population de Crimée. Plus tard, il aura indirectement, des propos également peu élogieux pour nombre de peuples de l’URSS, en affirmant que ce sont les Russes qui se sont le mieux battu.

Un journaliste américain, Davidson, a noté que l’aide des USA ne devint importante qu’après Stalingrad. Or, dès Stalingrad, tout le monde, y compris Mussolini, savait que le 3ème Reich ne pourrait plus gagner la guerre. Le journaliste ajoute que l’aide à l’URSS ne dépassa jamais dix pour cent de l’aide accordée à l’Angleterre. Du point de vue militaire, il semble que la petite aide à l’URSS fut bien mieux employée jusqu’en 1944 que la puissante aide au Royaume Uni.

L’avantage du militantisme à Paris, c’est qu’on peut disposer d’une documentation introuvable en province dans cette période. (Il me revient qu’Alain Le Dem enterra en Bretagne, une bonne partie de ses livres politiques quand les Allemands arrivèrent. L’ennui, c’est que ces derniers installèrent des baraques sur le lieu où étaient les documents.)

L’inconvénient, à Paris dans cette période, c’est la solitude. On rencontre les militants à la réunion de cellule. On ne connaît que les pseudonymes. On ne va jamais chez un militant, en principe. C’est nécessaire, mais pénible quand on a vécu dans une cellule où on connaissait les copains depuis l’enfance.

L’autre inconvénient, si l’on peut dire, ce sont les débats théoriques poussés. Ils sont sûrement nécessaires, mais souvent, au bout d’une heure, mon cerveau est ailleurs, comme à l’école jadis.

C’est à mon corps défendant que j’apprends pas mal de choses sur la fameuse « question nationale» et sur « la nature de l’URSS ».

Il m’arrive parfois, dans un coup de rage, de penser que certains militants se complaisent dans les débats internes et ne se soucient pas du tout de propagande à l’extérieur sur un certain nombre de points acquis. De temps en temps, j’envie le militant du PCF pour qui « t’en fais pas, Maurice sait ce qu’il fait ». C’est reposant de savoir que le leader a, dans sa poche, la boussole du marxisme-léninisme.

Printemps 1942. Je retourne en Bretagne avec Robert Cavallo. Je referai souvent ce voyage, car, sans être au comité central de POI, je suis souvent délégué de province. Onze bonnes heures à l’aller. Autant au retour. Le train est assez grand, mais l’armée allemande se réserve la moitié, au milieu bien sûr. Tout le monde s’entasse dans ce qui reste. Debout dans le couloir. On ne peut même pas tomber à cause de l’entourage Pas question d’aller aux toilettes : trois ou quatre personnes essaient d’y dormir. J’ai vu, une fois, un type multiplier les acrobaties pour descendre pisser à Rennes. Il n’a pas pu remonter.

Ce printemps là, je m’embauche comme manoeuvre sur un chantier de la LTP au port de Commerce. LTP signifie Laminoirs et Tréfileries de Paris. Apparemment, aucun rapport avec le bâtiment. Nous travaillons en Régie. C’est important ! Cela veut dire que l’organisation allemande Todt paie à notre patron 22 F de l’heure de compagnon. Le patron règle diverses taxes, prend son bénéfice et donne un peu plus de 8 F à l’ouvrier. Par contre les employés du bureau central, rue Traverse, doivent être payés sur les bénéfices de la maison. Le patron, un certain Ponté, suisse allemand, toujours en bottes et air altier, se donne un petit genre très troisième Reich.

Plus il y a d’ouvriers sur le chantier, plus les travaux durent, plus le patron est heureux. On le verra même presque « patriote » au début de la période où les Allemands chercheront à expédier souplement des ouvriers outre Rhin. Ils ordonneront au patron de procéder à un peu de débauchage, mais lui mutera sur d’autres chantiers ses précieuses abeilles. Puis l’autorité allemande trouvera un arrangement qui satisfait le patron, et son « patriotisme » tombera d’un seul coup.

Bien entendu, la Todt a entrevu les aspects négatifs du système de régie, et il y a un poste allemand sur notre chantier. Tous les jours un sergent signe la feuille des présents, puis le cahier de quinzaine. Si le sergent ne signe pas, la Todt ne paie pas. Les Allemands du poste ne sont pas désagréables et n’aiment surtout pas tout ce qui fait des vagues. Ils doivent considérer qu’ils sont un peu en colonie de vacances et ne cachent pas que leur grande crainte est « l’envoi en URSS ».

Pour certains travaux, il existe le « forfait ». Ainsi, l’immense couverture de l’hôpital de Brest fut réalisée en « forfait ». Le patron s’engage à faire exécuter les travaux dans un temps donné pour une somme déterminée. Si cela se fait vite, il a une prime. Dans le cas contraire, il a une amende. Il a donc intérêt à employer un minimum d’ouvriers et à les cravacher. Il n’est plus du tout « patriote » !

Pendant plus d’un mois, j’ai porté des planches et creusé la terre. Nous préparions les bases d’un très grand hangar destiné, comme nous l’avons vu plus tard, à stocker des canons anti-aériens. Le travail avançait très mollement. Le vieux chef de chantier disait qu’avant guerre il aurait bâti ce hangar en six mois avec trente compagnons. Or, il y passa deux ans et il y eut jusqu’à deux cent cinquante ouvriers sur le chantier. Ce qui n’était pas pour déplaire aux Allemands du poste.

Quand j’appris qu’un nouveau pointeau était nécessaire, je posais ma candidature, et ce fut une période qui me permit une bonne activité militante.

Nous étions quatre pointeaux. Quand on voulait une journée de liberté, on était certain d’être marqué présent. A ce poste privilégié, je découvris quelques secrets intéressants. Sur la liste des ouvriers, il y avait divers noms qui étaient ceux des employés du bureau central. La LTP aurait regretté de devoir les payer sur ses bénéfices. Ils étaient inscrits comme manoeuvres, compagnons et perdus dans la masse des deux cent cinquante noms. Les pointeaux avaient ordre de les porter présents chaque jour.

Mais il existait d’autres « fantômes ». Le payeur du bureau central en avait sept, c’est à dire sept ouvriers qui avaient quitté l’entreprise depuis quelque temps et dont les noms figuraient toujours sur les listes. Aujourd’hui, avec la Sécurité Sociale, ce petit jeu est sans doute impossible. Sans doute. Mais à l’époque de « l’ordre nouveau », c’était le grand bordel. Bien sûr, le payeur jouait avec le feu. Garçon sympathique, ce Potis, qui faisait parfois un élégant salut nazi aux officiers allemands qui le lui rendaient d’un regard torve.

Un jour, le grand directeur avait accompagné le payeur au chantier. Méfiant parce qu’il avait la prétention d’être le seul voleur dans l’entreprise. Potis n’eut donc pas la possibilité de glisser les sept précieuses enveloppes dans sa poche avant d’arriver au chantier.

Le patron s’assit dans le petit bureau et discuta avec le vieux chef de chantier. Dehors, les ouvriers attendaient l’appel de leur nom. Potis, couvrant le guichet au maximum, les appelait un par un. « Untel. Tu as ton compte ? Signe », « Machin. Tu as ton compte ? Signe. »

Connaissant les noms des « fantômes », ce fut une vraie jouissance que d’admirer le travail de Potis qui, tous les dix ou douze noms, glissait celui d’un de ses fantômes. « Tu as ton compte? Signe » et plaçait prestement l’enveloppe dans une poche intérieure de sa veste. Le patron continuait son bavardage en jetant parfois un coup d’oeil. Quand la paie fut terminée, il ne restait plus une enveloppe dans la sacoche. Nous n’étions pas jaloux.

Un pointeau dit une fois : « Si je ne savais pas que c’est impossible, je dirais que Potis est juif. » Plus tard, Potis me confia qu’il l’était effectivement. Son nom était beaucoup plus long et se terminait par un « ky ». Potis, pas idiot, avait plus ou moins deviné que je m’occupais d’une résistance quelconque d’où sa confidence. Pour sa part, il semblait se fiche éperdument de tout et menait la meilleure vie dans un appartement, rue du château.

Devant le bel exemple donné par le haut, les humbles petits pointeaux auraient eu tort de ne pas s’offrir des journées libres. Quand plus tard, les camarades fuyant Nantes arrivèrent à Brest, j’en inscrivis sur le chantier. Nous eûmes ainsi des permanents clandestins payés par la LTP. On ne pouvait d’ailleurs les nommer « fantômes », en ce sens, qu’à tout moment il leur était possible de venir sur le chantier. Par exemple, le jour de la paie.

Au début de 1943, les effectifs globaux ayant diminué, le directeur émit la prétention de ne plus voir que deux pointeaux dans le bureau. « Les autres ? A la terrasse ! » Effectivement, on ne vit plus que deux pointeaux en même temps. Nous organisâmes une rotation satisfaisante. Une quinzaine où j’étais de service, le sergent allemand refusa de signer la feuille de présence. Il avait compté l’effectif et trouvé prés de vingt cinq hommes en moins.

Alerté, l’interprète essaya de mentir un peu : « Une équipe est partie à tel endroit. » Le sergent resta ferme. Le lendemain, il y avait encore un écart de vingt environ. Mes copains étaient venus. Mais les employés du bureau central et les fantômes de Potis étaient toujours introuvables. Au bout de cinq jours, le patron vint discuter avec le sergent. Ce dernier, un modèle rare, resta ferme.

En fin de quinzaine, c’est le sergent en personne qui se rendit dans notre bureau. Il signa tout. Je me payais le luxe de demander, en baragouinant, pourquoi il signait s’il trouvait des chiffres différents. Il répondit que son lieutenant lui en avait donné l’ordre. A son ton, il était clair que le lieutenant avait reçu un pot de vin. Le jour de la paie, il demanda ironiquement s’il n’y avait pas une enveloppe pour lui. A dater de ce jour, son intégrité en prit un grand coup.

- « Marquez présents untel et untel »

- « Mais ils ne sont pas sur le chantier. »

- « Je sais. Ils sont partis me chercher du beurre »

- « Mais les paysans ne sont plus intéressés par l’argent. »

- « Je sais. Je donne du ciment et des pointes. »

Le Patron, toujours méfiant ou jaloux finit par expédier Potis comme pointeau-payeur sur un ridicule petit chantier du Conquet qui ne comptait que vingt ouvriers. Le sergent contrôleur était un vieux maniaque qui discutait sur une demi-heure :

- « Non, non, M. Durand n’a fait que sept heures et demi avant hier »

Puis, fier de sa vigilance, il signait au bas de la grande feuille en négligeant de la zébrer après le dernier nom. Grave erreur ! Potis inscrivait tranquillement ses fantômes avant de passer au bureau central et avait ensuite tout le temps, entre Brest et le Conquet pour récupérer ses précieuses enveloppes.

Tout manquait pour celui qui ne disposait pas de pointes, d’essence ou de ciment. Le vin manquait, sauf pour le chef de chantier qui disposait d’une mystérieuse source de cartes de « Travailleur de force ». Si on me le disait, je n’y croirais pas, mais je l’ai vu liquider neuf litres de rouge dans une journée. Les litres étaient sous mon bureau et je ne puis me tromper. Chaque matin le mousse partait en vélo, avec une petite remorque, en direction du Château. Il rapportait dix litres de rouge. Les chefs d’équipe se partageaient un litre. Le reste était pour le chef. Une force de la nature. Il avait soixante trois ans. Un bourguignon je crois. Dès huit heures du matin il vidait un quart réglementaire, visitait le chantier et revenait au bureau toutes les dix minutes. Il battait de très loin les matelots du « Suroît » et disait en riant qu’il lui faudrait trois ans de suite pour rendre en pissant, tout le vin ingurgité dans sa vie. Au demeurant, homme très sympathique ne touchant jamais aux apéritifs.

On fumait n’importe quoi. De l’armoise, de la barbe de maïs, du tabac de jardin. Pour beaucoup, pain, vin, viande, tout passait après le tabac. La Gauloise de marché noir est montée à 10 F l’unité. J’ai vu deux gars acheter deux gauloises le matin et deux l’après midi. Et nous touchions huit francs de l’heure. Ils devaient se nourrir de bigorneaux. Quelques ouvriers belges vendaient une curieuse mixture et disaient en riant : « Tant qu’il y aura du foin en Belgique, il y aura du tabac en France ! »

La cellule de Brest rédigeait « Front Ouvrier ». Entre deux et trois cent exemplaires à la ronéo. Une dizaine de feuilles circulaient sur mon chantier qui se nommait « Pi Park Hafen ». Nous étions là une équipe de trois : Robert Cavallo et Jean Mallégol, militant du PCF qui devint trotskyste à Brest. J’ai revu bien plus tard Jean à Paris. Il militait chez les « Lambertistes » et était porteur aux Halles. Après la Libération il avait encore travaillé un longtemps dans le bâtiment. Puis il en eut marre des accrochages et des bagarres à propos de « Retroussons les manches ! Produire d’abord ! »

Ce n’était pas facile d’être militant trotskyste déclaré sur un chantier contrôlé par les staliniens.

J’ai tapé à la machine des stencils et encore des stencils avec un doigt. Impossible de raconter ces longues heures. Dommage d’ailleurs. Et j’ai toujours essayé de tirer des textes lisibles sur une vieille ronéo. Si je le dis, c’est que nous avons parfois reçu de Paris, de longues pages illisibles et j’ai toujours trouvé criminel de faire risquer leur vie à des agents de liaison pour transporter des saloperies.

Pour construire dans le jardin, derrière ma maison, une petite planque pour la ronéo, nous avons volé du ciment sur le chantier. Un jour, une sentinelle allemande surprit le vieux forgeron, père d’André Darley, et moi, avec un demi-sac de ciment. Le sergent décrocha le téléphone : « Allô ! Feld-gendarmerie », puis le raccrocha en disant : « Gut ! »

En cinq secondes, j’avais imaginé toute la suite : perquisition, etc. Je devais être blanc comme un linge. Ce sergent n’était pas un salaud car, sauf erreur, cela se passait avant qu’il utilise lui-même le ciment pour ses problèmes de ravitaillement.

Nous avons eu sur le chantier un chef d’équipe assez exceptionnel dans le brigandage. Peut-être vit-il encore. Appelons le Monsieur X. Un jour, X se présente à 14 heures : « J’allais ce matin au boulot. Je trouve une serviette de cuir avec un tas de papiers en « chleu ». Je vais porter cela aux feld-gendarmes. Ils me gardent et me posent un tas de questions. Je leur ai dit vingt fois que je ne comprenais pas l’allemand. Ils me lâchent en ne disant qu’il faudra revenir demain matin. » On plaint X. On espère que ce n’est rien. On lui pointe sa matinée et on lui pointera celle de demain. Pas de problème.

Le jour suivant, X arrive radieux à 14 heures

« C’était la serviette d’un officier de marine. Des papiers importants. Comme ils ont bien vu que je n’avais pu les lire, ils m’ont remercié et m’ont donné un choix. Je touche cinq mille francs ou je fais revenir un prisonnier. Moi je n’ai pas de parent en Allemagne, alors j’ai pensé que ça pourrait servir quelqu’un et je leur ai dit que je répondrai demain. » L’histoire ne nous étonne pas. Déjà, des gars qui avaient sauvé des Allemands d’une noyade ont pu faire revenir des prisonniers. Un pointeau supplie X : « Fais revenir mon beau-frère. Je te les donnerai les cinq mille francs. » Le chef de chantier arrive : « Tu fais revenir mon beau-fils et je te file dix mille francs. » Et nous plaignons le pauvre X qui semble écartelé et ne sait plus que dire. Il donnera sa réponse demain matin.

Ah, ce lendemain ! Les gendarmes français sont sur le chantier et recherchent X pour toute une série d’escroqueries. X n’est pas au boulot. Mystérieux instinct. Un copain pointeau, Dédé Pouget arrive furieux. « Hier soir, j’étais à la gare. J’allais rentrer dans ma turne à Kerhuon. Je vois X qui s’apprête à filer à Paris. Il me dit avoir reçu un télégramme. Sa femme est gravement malade. » X reprend: « C’est rageant, je n’ai même pas le temps de passer à mon hôtel. J’y ai deux kilos de beurre. Ils seront foutus à mon retour. »

Deux kilos de beurre ! Pouget en perd tout bon sens et ne se demande même pas comment X a pu recevoir son télégramme, sans passer à son hôtel.

-« Je te les achète au prix que tu as payé. » X toujours serviable empoche 800 F et donne la clef de sa chambre à Pouget. Ce dernier se dit qu’il a bien le temps d’aller dormir et file vers l’hôtel de X. Dans la chambre, pas un gramme de beurre. Pouget réalise le sale coup. Il déniche pour toute compensation une vieille paire de bottes en caoutchouc et s’en empare, la rage au coeur. Mais, à la sortie, la taulière l’intercepte : « X me doit deux mois de loyer. Il doit toujours me payer demain. » Pouget conclut : « Et il a fallu laisser les bottes à la vieille. » Rugissement dans l’assemblée du chantier. Un ouvrier crie : « Ce sont mes bottes ! Je les avais prêtées à cette ordure de X. »

Tout le monde convient que X est un triste salaud, mais admire en même temps la virtuosité avec laquelle, tout en perdant de justesse, le prix d’un prisonnier, il récupère celui de deux kilos de beurre.

 

Naissance de la résistance à Brest

 

Octobre 1942. L’autorité allemande décide d’expédier sept cent ouvriers de l’Arsenal de Brest à Hambourg. Ils ne sont pas raflés par des policiers, mais simplement convoqués. A cette époque il n’y a pas de maquis. Il n’y a même pas l’idée d’une résistance massive. ( Seuls quelques rares gars, dont Dédé Lebris prendront le « maquis » avant l’heure. Lebris tentera de gagner l’Angleterre en compagnie d’aviateurs alliés abattus au-dessus de la Bretagne et cachés dans des fermes. Le bateau, « emprunté », ne vaut pas grand chose et coulera à quelque distance des côtes que Lebris regagnera à la nage. Un peu plus tard, il sera dans les FTP et participera aux combats de la libération. Après guerre, il militera dans l’organisation trotskyste, jusqu’au jour où les multiples scissions l’inciteront comme bien d’autres, hélas, à rentrer dans la nature.)

La majorité des Brestois écoute Londres mais ça ne va pas plus loin. Nous rédigeons un tract, très vague quant aux perspectives. Seulement une dénonciation des déportations d’ouvriers et un appel à s’organiser. (Ce tract sera reproduit dans « La Vérité » du 15 décembre 1952.) Nous en avons mis un millier dans des boites aux lettres. Je suppose que nous n’avons pas été les seuls.

La foule est très grande ce soir là, à l’entrée de l’Arsenal. C’est là que les Allemands ont formé un train, pensant sûrement qu’ainsi, ça se passerait mieux qu’à la gare. Les ouvriers convoqués arrivent par la rue Louis Pasteur. Presque tous sont en famille. Certains ont bu et crient leur colère. La foule est silencieuse.

Près de la porte de 1’Arsenal, quelques marins allemands assis sur le toit d’une baraque. En face, un groupe de jeunes. Quelques flics français dans la foule.

Les portes de l’Arsena1 se ferment sur les derniers arrivants. Le groupe de jeunes se met à crier « A mort Laval ! » Les marins allemands leur lancent deux paquets de cigarettes. Nouveau temps de silence. On entend le bruit de la locomotive. Puis « l’Internationale » s’élève du train. La foule se met à hurler : « A mort Laval ! A mort Laval ! »

Prés de moi, un vieil homme enfonce le képi d’un flic jusqu’aux oreilles en le traitant de salaud. Le flic s’enfuit. Maintenant, des milliers de personnes foncent jusqu’au cours d’Ajot et descendent au Port de Commerce. Le train est déjà passé, mais on entend encore l’Internationale.

Un soldat allemand coincé dans sa guérite, tire un coup de feu en l’air. Il a peur, mais personne ne lui fait de mal. Il n’y a pas trace d’un policier. Tout le monde remonte vers le Château et on se sépare en deux colonnes. L’une se dirige vers Recouvrance, l’autre vers Saint-Martin. Nous sommes, peut-être cinq à dix mille qui remontons la rue de Siam en chantant l’internationale et la Jeune Garde. Je n’entends pas une seule fois la Marseillaise. Même un lycéen, plus ou moins Croix de Feu avant guerre, chante l’Internationale prés de moi. Nous montons la rue Jean Jaurès jusqu’à l’Octroi et redescendons jusqu’au pont. Les Allemands ne réagissent pas. A 23 heures, nous sommes encore quelques centaines de jeunes qui nous apprêtons à redescendre. Ça fait plus de deux heures qu’on marche. Les feld-gendarmes arrivent, tirent leurs revolvers mais ne font pas feu. Ils arrêtent quelques jeunes qui seront relâchés quarante huit heures plus tard. Visiblement les Allemands ont voulu limiter les dégâts. Peut-être craignaient-ils une grève générale à Brest.

Le lendemain, sur le chantier, des soldats allemands expliquent qu’ils avaient cru que les ouvriers étaient volontaires pour le travail outre-Rhin. Ils nous demandent ce que veut dire « Amolalal » (A mort Laval.) Un caporal qui comprend bien le français, traduit nos explications aux soldats. Le sergent arrive et engueule le caporal. Le travail reprend. Toute la journée, des bruits courent. On dit que le train n’est pas encore arrivé à Rennes, que les ouvriers ont tout cassé et même décroché des wagons.

Ce qui est sûr, c’est qu’à dater de ce jour, personne ne répondra aux convocations. Quand les Allemands voudront des travailleurs pour le Reich, ils devront les arrêter d’abord. L’idée qu’on est nombreux à vouloir résister est née à Brest, ce soir là.

Après avoir correspondu longtemps avec la jeune belge rencontrée dans le train le 8 juin 40, je suis invité en Belgique. J’y vais avec une fausse permission d’ouvrier belge. Il manque sur ma feuille le tampon à l’aigle nazi, mais j’ai trois coups de tampon de chantier qui n’ont aucune valeur. Je n’ai aucun parti pris contre aucun peuple, mais c’est vrai que les Allemands aiment et respectent les cachets. A la frontière, ils trouvent que ma feuille est très satisfaisante. J’irai trois fois en Belgique. Chaque fois ma permission sera jugée excellente. Séjour dans une famille belge sympathique. Découverte surprenante : On peut acheter en Belgique des stencils et de l’encre à ronéo sans autorisation. Le tabac, aussi, se trouve facilement. Parmi les deux ou trois papiers clandestins qu’on me montre, il y a : « Wallonie Libre » journal pro-français qui porte en manchette : « Rester Belge, c’est devenir Flamand ! » Petit détail curieux : je ne me promène avec Claire qu’accompagné par la cadette. Très France du 19ème siècle.

Le retour est un poème. Les douaniers français ne s’occupent pas de stencils mais de tabac. Or, il y a pas mal de passeurs novices ou chevronnés dans le train. A Namur, ils parcourent les compartiments : 20 F le paquet. A Charleroi il est à 15 F puis à 10. A la frontière, les douaniers demandent « A qui est cette valise ? » A personne.

Un groupe de FTP d’origine brestoise a été arrêté à Nantes. Parmi eux Charles Vuillemin, radio de la marine marchande, que j’ai un peu connu, et dont la mère était amie de la mienne. Les FTP ont été arrêtés par des flics français, interrogés par eux, livrés aux Allemands et fusillés. Charles Vuillemin a pu faire savoir à sa famille : « N’oubliez pas les inspecteurs français, ils ont été ignobles ! »

Nous organisons à Brest, une collecte pour certaines familles. Dans la cellule d’Yves Bodénès, un gars obtient dix francs d’un soldat allemand. Nous devinons qu’il y a, dans le secteur de Brest, des Allemands anti-nazis. C’est d’autant plus logique que beaucoup sont originaires de Hambourg. A Hambourg, pas mal de temps après la prise du pouvoir par Hitler, les nazis hésitaient à se promener, tard, sur les quais. Mais aucun copain ne parle assez l’allemand pour engager des contacts sérieux. Il faudra attendre l’arrivée des Nantais avec Robert Cruau, pour démarrer ce travail.

J’ai déjà vu sur mon chantier des Allemands pas ordinaires. Un jour, j’étais assis sur une grande planche. Un soldat allemand vient s’asseoir prés de moi et me demande ce qu’il en est de Stalingrad. Il ne croit donc pas tout ce que raconte Goebbels. Je lui dis que c’est à peu près fini. Il m’explique qu’il est ouvrier. Sur ces entrefaites un autre soldat s’installe à ma droite. Visiblement, il est paysan dans le civil. Un gars du chantier passe et me désigne en riant et en disant « communiste ! » L’andouille. Comme si c’était des choses à dire, même en riant. Le soldat paysan sort de ses méditations me regarde et dit : « Communiste ? » C’est le soldat ouvrier qui prend les devants et dit : « Ne, ne, nicht communiste. Arbeiter correct ! » On continue à baragouiner. Le paysan explique qu’il travaille dans une très grande ferme. Le patron est un « baron ». Le même mot en français. « Gut mann ! ». J’arrive à lui demander si le patron paie l’apéritif aux ouvriers agricoles une fois par an ? « Ja, ja » dit l’autre ravi. Le soldat ouvrier se marre doucement.

Plus tard, j’ai vu une chose plus curieuse. Dans une partie du hangar de Pi Park Hafen, des canons anti-aériens avaient été entreposés. Ces canons avaient chacun une sorte de petite lampe dynamo qu’on fait fonctionner en pressant à plusieurs reprises avec la main. Sauf erreur elle servait à éclairer furtivement un tableau de hausses. Les lampes étaient fixées par deux vis. Certaines ayant disparu, le sergent fit un gros scandale. Les ouvriers furent rassemblés pour entendre « Sabotage... terroristes, etc. » Et ce fut tout.

Quelques jours après, je baragouinais avec une jeune sentinelle qui me dit, en français, et d’un air dégoûté : « Les canons à la mer. » Je lui expliquais que s’il s’emmerdait à monter la garde, c’est parce que le sergent soupçonnait des ouvriers d’avoir volé des lampes. Il me répondit tranquillement que c’était lui qui les avait volées et revendues 200 F pièce en ville. Pour une telle action, il pouvait être fusillé. Aussi, son aveu m’ahurit. Pourquoi une telle confiance ? J’aurais pourtant préféré qu’une action aussi audacieuse ait un autre mobile que le souci de se procurer de l’argent de poche, et, peut-être à tort, je ne tentais pas de discuter plus avant avec lui.

J’ai vu, un jour, une petite scène qui mérite mieux que l’oubli. Après le sabordage de la flotte de Toulon, quelques fayots auraient été très malheureux de ne plus pouvoir emmerder le monde. Ils s’étaient donc embauchés comme gardes au port de commerce.

A la sortie d’un chantier, il y avait une sentinelle allemande et, cinquante mètres plus loin, un garde français. Après le travail, des ouvriers emportaient dans leur musette de petites chutes de bois (un des rares moyens pour chauffer la soupe, à l’époque.) J’ai vu l’Allemand vérifier et laisser passer, puis le fayot français faisait vider la musette sur le sol. Prouvant, s’il en était besoin que le larbin autochtone est toujours pire que l’occupant.

Nous vivons avec l’espoir qu’une révolution sociale terminera cette guerre. Et c’est en Allemagne qu’une telle action devrait démarrer. Mais, pour cela, il faut d’abord de grandes défaites allemandes. Stalingrad sera la première dans l’hiver 42-43. Pourtant, rien n’est fatal, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il y aura, au cours de la guerre, deux ou trois grosses chutes de moral en Allemagne. II n’y aura pas seulement un complot de généraux, mais aussi le chiffre énorme de 80000 soldats allemands fusillés ou pendus pour insoumission, désertion, etc. Certes, il y eut la destruction du mouvement ouvrier organisé, il y eut la gestapo et les SS. Mais la terreur n’aurait pas suffi, et les chefs nazis le savaient bien. Même quand il n’y eut plus de victoires à enregistrer, ils firent l’impossible pour que l’Allemand moyen garde son style de vie et ne sente pas trop la guerre. Ils déportèrent des millions d’ouvriers européens, mais moins de deux cent mille femmes allemandes étaient dans les usines en 1942, alors qu’il y en avait plus de deux millions en Angleterre. Jusqu’en 1943, il y eut en Allemagne plus d’un million de « gens de maison ». Dans quantité de domaines, la mobilisation totale fut moins effective dans l’Allemagne totalitaire que dans la démocratie anglaise. Si l’on observe les fabrications militaires, on constate que dans les dernières années de bombardements massifs qui désorganisaient le travail et les transports, I’Allemagne sortit plus de chars et d’avions en six mois que dans l’année précédente. Tout cela indique que l’industrie allemande travaillait « en dedans » et sortait encore beaucoup de casseroles et de poêles à frire. C’eût été bien inutile si la seule terreur avait suffi.

Oui, mais après, dira-t-on ? Quand la situation militaire allemande descendit elle d’un cran ? Précisément, tous les observateurs enregistrèrent une forte chute du moral. Ce sont des ouvriers allemands qui disent « Langsam » (doucement) à certains travailleurs français qui prétendent montrer que « Le Français travaille plus vite que le Chleu. »

Comment le régime nazi franchit-il ces mauvaises passes ? Grâce à la Gestapo ? Oui, en partie. Mais aussi et surtout parce qu’aucune autre perspective ne s’offrait au peuple allemand. Goebbels savait bien que la répression ne réglerait rien, et il était à l’affût de toutes les déclarations alliées parlant de démolir l’industrie allemande et de faire payer la guerre à l’ensemble du peuple allemand. Quand Lord Vanssitart publie son fameux plan de dépeçage de l’Allemagne, Goebbels saute là dessus joyeusement et y revient longtemps. Quand Ehrenbourg dit qu’il « n’y a de bons Allemands que les Allemands morts », la propagande nazie jubile.

Pour tuer et torturer des millions d’êtres, il suffit de 50 000 bandits et d’un peuple discipliné, résigné et ignorant. Cela est possible dans n’importe quel pays du monde. Nous avons en France, de bons policiers qui regroupèrent les juifs de Paris au Vel-d’Hiv. Ils n’ont pas tué. Ils ont « regroupé ». Après, il suffisait de cinquante tueurs.

Mais si l’on dit aux « regroupeurs », aux forgeurs de chaînes, aux conducteurs de trains qu’ils recevront le même traitement que les tueurs, on en faite une masse qui n’a d’autre issue que la lutte acharnée. Notez d’ailleurs l’habileté de notre bourgeoisie qui ne pourfendit jamais que les « regroupeurs » de langue allemande et qui conditionna si bien la foule apolitique, qu’elle peut aujourd’hui assister à une cérémonie en l’honneur des résistants sans être choquée par des uniformes de policiers français, alors qu’elle hurlerait devant un uniforme allemand.

1943. L’armée allemande a subi une terrible défaite à Stalingrad, puis en Tunisie. L’Italie s’attend à l’invasion. Pour la première fois, le 3ème Reich n’a l’initiative nulle part. En Yougoslavie, les partisans retiennent quinze divisions allemandes dont deux blindées. A Brest, tout est assez calme Les Allemands multiplient les blockhaus sur la côte et augmentent régulièrement l’épaisseur du toit de la base sous-marine.

Nous diffusons « La Vérité » dans un cercle restreint, et, plus largement « Front Ouvrier ». Le problème du papier et des stencils est obsédant. Pour les ronéos, ça va. L’une a été « empruntée » dans une administration. C’est une voiture de pompiers qui nous l’a apportée grâce à la camaraderie du lieutenant Palut, militant gaulliste mais aussi, ancien militant de la JS à Paris. Pendant longtemps, nous avions une lamentable ronéo en forme de tampon buvard. Une deuxième ronéo correcte nous parvient d’une curieuse manière.

Allant au bureau central de la LTP pour quelque papier, je dois attendre. Les chaises manquent. Je m’assieds sur une sorte de boîte. Je me relève et la regarde mieux. C’est un duplicateur. Une secrétaire, Mme Pépier, remarque mon intérêt et me dit doucement : « Elle vous intéresse ? Emportez-la ! » Je reste muet de surprise. Elle insiste. J’embarque l’engin. Je reviendrai plus tard chercher mon papier. Mme Pépier aura l’occasion de me rendre un jour un plus grand service.

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Retour en Belgique

 

Dans cette région de Ciney, très catholique on ne va pas voir plusieurs fois une jeune fille sans qu’il soit question de mariage. La question se pose donc. Cela ne m’empêche pas d’acheter des stencils et de l’encre. La chérie de ma jeunesse ne m’a pas donné signe de vie depuis plus d’un an. Quand Claire me demande : « Quand nous marions-nous ? » Je suis un peu surpris. Etant dans la lune sur ce genre de problème et n’attachant pas une importance très grande au mariage, je dis « quand tu voudras. » Il faut faire une demande officielle aux parents qui, précisément, ce soir là, s ‘attardent après le repas. Le père me demande si j’ai bien réfléchi ? Qui a dit « A » doit dire « B » Je réponds « Oui ! »

Je ne me suis accroché qu’à un point de détail : le mariage sera civil ou ne sera pas. Claire est triste mais accepte. Pour ne pas chagriner les parents, il n’aura pas lieu en Belgique. Dés le lendemain de cette demande, il y a un repas avec un tas de parents. Un peu ennuyeux malgré la gentillesse de tous ces braves gens. En mars, Claire arrive avec une malle à double fond et un stock de tabac. J’ai été l’attendre à Paris. Un grand-père l’a accompagnée et retourne en Belgique, tandis que nous roulons vers Brest.

Claire est une fille très gentille et très ignorante. Elle n’aime pas l’Allemagne. C’est un peu court. J’ai évité de la mêler à mes activités et ne me suis pas soucié de son éducation politique. Elle méritait un type mieux que moi. Le jour du mariage, ma mère a fait de prodiges pour trouver du vin et du beurre. En plus de mes copains, deux gars du chantier qui repèrent le vin à dix kilomètres se sont invités. A 23 heures, tous ceux qui ont bien bu entonnent « La Varsovienne ». Deux flics brestois sonnent à la porte. Ma mère, conciliante, parle de mariage et leur propose un verre. Un copain déclare : « André si tu sers à boire à des flics, je ne te parle plus » Les deux agents font semblant de trouver cela drôle. Ils tiennent à vider leur verre. Ils boivent et s’en vont.

Peu de temps après, ma mère, lasse des bombardements et de l’ambiance brestoise, nous quitte pour aller vivre dans la maison de mon beau-frère Marcien à Angers. Une soeur l’accompagne. Ma soeur aînée est à Paris. Claire, mon frère et moi, restons à la maison

 

Printemps, été 43 à Brest

 

Un groupe de copains nantais arrive, vers avril 43. Robert Cruau, postier de 23 ans, les deux frères Berthomé et un autre gars qui retournera rapidement à Nantes. Ils ont dû fuir leur ville pour je ne sais plus quelle raison.

Robert est d’une activité débordante. C’est souvent ainsi quand on commence à être un tout petit peu hors la loi. Il constitue une seconde cellule et recrute, trop vite de l’avis (peut-être timoré) des militants brestois.

Parlant allemand, Robert Cruau envisage de développer la propagande en direction des militaires.

De Paris, nous recevons « Arbeiter und Soldat » journal clandestin animé par le camarade émigré Paul Widelin (de son vrai nom, Martin Monat qui sera arrêté et fusillé par la Gestapo en juillet 44.)

Robert rédige aussi des tracts en allemand. Je n’ai pas oublié la pénible corvée qui consiste à taper un stencil dans une langue qu’on ignore. En outre, je tape cela dans une cachette aménagée près de la maison dans le jardin. C’est peu confortable. Pourtant elle n’est pas mal faite. Un premier puits de deux mètres de profondeur. Sur un côté de ce puits commence la cachette qui descend encore un peu, fait un mètre cinquante de long, un mètre de large et un mètre soixante de haut. La cachette est cimentée et le toit est renforcé. Un fil va, à travers la terre jusqu’à la cave de la maison. Une prise est dissimulée entre deux pierres du mur de la cave. En ces d’alerte on peut vite débrancher et remettre un peu de terre sur la prise. Le courant ne sert pas seulement à éclairer, mais à chauffer parfois, car l’humidité abîmerait vite le matériel.

On sort de la cachette par une petite ouverture donnant dans le puits. Cette ouverture est camouflée par une plaque de bois bien terreuse. On sort du puits et on pose une plaque métallique recouverte de terre et même de fleurs. Si quelqu’un a l’idée de gratter et de retirer la plaque, il voit seulement un puits, avec, au fond, quelques vieilles boîtes de conserves. Bien entendu, il faut être jeune pour se glisser dans cette cache. Elle a été construite par mon frère et moi. Elle n’est connue que de nous deux, et ne sera jamais découverte.

En principe, seuls quelques camarades s’occupent de placer des tracts allemands dans de bons endroits. Mon oncle Marcel, n’ayant plus d’embarquement, travaille à Brest. Il a perdu confiance dans le Komintern et milite avec nous. Un soir, il arrive avec un oeil bien poché. Il a eu la folle idée de donner directement des tracts à quatre Allemands dans un bistro.

Un des soldats lui a donné un coup de poing et l’a poussé dehors. Marcel met quelque temps à réaliser que ce soldat était sans doute anti-nazi Un nazi l’aurait arrêté aussitôt. Marcel jure qu’il est revenu en faisant mille détours et en s’assurant qu’il n’est pas suivi.

Robert Cruau a la chance de contacter un sergent dont le père était responsable communiste. Ce sergent est déjà assez politisé. Il peut utiliser certains cachets et rendra bien des services à plusieurs copains. André Darley contacte un autre soldat de la DCA.

Très vite, il y aura un petit groupe de soldats allemands qui rédige une feuille que nous tirons à une centaine d’exemplaires : « Arbeiter im Westen ». Selon Robert, la feuille touche très directement vingt sept soldats et marins. Mais les cloisonnements sont mal assurés. Un jour, Robert réunit dix soldats chez une copine fraîchement recrutée, Anne Kervella qui a une maison sur la route du Vallon. Dix soldats ensemble ! C’est de la folie. Personne ne le dit. On croit tous, bêtement, que tout ira toujours bien.

Mai 1943. Robert Cavallo passe à la maison. Il s’est engueulé avec le conducteur des travaux, qui se nomme curieusement Traversino. Ce dernier lui a donné une lettre fermée en lui disant de la porter à la Todt : « Ils te mettront sur un autre chantier de ton choix. » Cavallo trouve que le conducteur des travaux avait l’air faux jeton. On décolle la lettre à la vapeur. Il est dit que le manoeuvre Cavallo Robert a été grossier avec le sergent allemand et a insulté ses chefs. La Todt est priée de prendre des sanctions. Les vaches ! Je fais un faux certificat de débauchage et un copain indique à Cavallo un chantier qui embauche, à l’Ile Tudy ou a Loctudy, dans le sud Finistère.

Juin 43 : J’attends ma paie sur le chantier. Elle ne vient pas. On me dit qu’il faut aller la chercher à la base sous-marine. Tous les gars de la classe 40 qui travaillent à la LTP sont dans le même cas et sont déjà partis.

Je comprends que c’est une nouvelle façon d’essayer de « rafler » pour l’Allemagne. Mais je ne vois pas le moyen de me passer de cette paie. Confiant en ma bonne étoile, je suis à 10 heures devant un payeur français sur l’immense terrain qui recouvre la base. Cet imbécile me dit : « Ta paie est bloquée » Je réponds : « Elle est bloquée par un trait de crayon. Tu me la donnes et je m’en vais. » Il dit que ça n’est pas possible. Je n’ai pas encore commencé à râler que je sens la présence d’un gradé de la Todt derrière moi. Il m’explique que je dois aller en Allemagne. Il est aimable. Je suis gracieux aussi et je demande seulement ma paie. On me la remet. J’emboîte le pas au gradé qui se désole parce que j’arrive tard. Déjà, un car rempli de jeunes est parti. C’est dommage. J’attendrai.

Il me laisse aux bons soins de feld-gendarmes qui logent dans une grande maison à cheval sur la base et la route de la corniche (la liberté !) Feld-gendarmes de bonne humeur qui m’affirment que l’Allemagne est pleine de « frauleins. » Je donne une cigarette à chacun et demande la permission de rester devant la maison. Ils acceptent mais demandent mes papiers. Munis de mon portefeuille qu’ils emportent sans l’ouvrir, ils se retirent dans la maison.

Je fais les vingt pas, puis les quarante, mais je ne vois toujours pas de solution. Entre la base et la liberté, il y a une grille et une porte fermée. Un nouveau jeune arrive. Je lui demande s’il a l’intention d’aller outre-Rhin. Il répond : « On est pris. On est pris », et se plonge dans la sculpture d’un bout de bois avec son canif. Je laisse tomber et je déambule seul. J’ai vingt trois ans, des moustaches, un imper et une casquette de la marine marchande. Je dois faire assez âgé et sérieux. Je fouille mes poches et je trouve ma carte d’identité, celle de tabac et ma paie. Les flics ont donc divers papiers, ma carte d’alimentation et des photos. Je peux en faire mon deuil. Deux heures passent. A midi, un feld-gendarme sort avec une gamelle et me fait comprendre qu’il va ramener de la nourriture.

Un type en uniforme de la Todt arrive. Un Français. Il me demande pourquoi la porte est fermée. Je réponds qu’on rafle des jeunes de la classe 40. Il me dit que c’est embêtant car il doit manger au restaurant en face. C’est embêtant pour moi aussi. Visiblement, il est de la famille frisée. Il rentre dans la maison, sort avec une clé et ouvre la porte. Je le suis, pas fier du tout, en songeant que si un feld-gendarme me voit d’une fenêtre, il n’ira pas tirer, alors qu’il lui suffira de m’appeler pour que je fasse demi-tour comme un gamin puni.

Le « Todt » s’est assis dans le restaurant. Je vais jusqu’au comptoir avec l’air sincère de chercher quelque chose, puis je sors et je marche jusqu’à un virage. Là, je galope. Il y a même un Allemand prés d’une batterie de DCA qui applaudit.

Me voici dans le tram, puis à la maison. Je ne pourrai plus travailler, en principe. Il faut que Claire retourne en Belgique. C’est ce qu’elle fait le soir même. Quand j’y repense : il ne fut même pas question qu’elle cherche un travail. J’avais, inconsciemment, adopté la conception belge du mariage.

Je ne quitte pas la maison. Il faut avouer modestement que je ne suis pas le seul réfractaire à Brest. Les Allemands sont assez débordés et enclins à croire, d’ailleurs, qu’un réfractaire est n’importe où, sauf chez lui. Mais il faut manger. Ceux qui travaillent encore partagent l’argent Et, surtout, un vieux marin de commerce, copain de l’oncle Marcel, apporte tous les jours des maquereaux pêchés, pas plus loin qu’au port de commerce. Ça n’était pas encore pollué.

Une petite boîte m’embauche. Le négrier prétend qu’il aura tous les papiers nécessaires pour ses ouvriers. A la fin de la semaine j’apprends que les Allemands vont rafler dans le secteur de boulot. Je demande le papier ou ma paie. Je n’aurai ni l’un ni l’autre. A qui se plaindre ? C’est la première fois de me vie que je travaille gratuitement pour un patron. Le boulot n’était pas tuant : pose de baguettes électriques ; petit marteau ; petites pointes.

En avril, j’avais reçu une lettre très inattendue de mon amour de jeunesse. Elle demandait, tranquillement, ce que je devenais et priait d’écrire en poste restante à Vichy. Je répondis que, sans nouvelle d’elle depuis si longtemps, je venais de me marier. Elle ne tarda pas à écrire, parlant d’une folie de ma part, signalant qu’elle passerait bientôt à Paris et me demandant de m’y rendre. C’est ce que j’ai fait et nous avons connu des moments aussi forts que ceux de jadis.

Avant qu’elle retourne à Vichy, et moi en Bretagne, nous avons convenu de correspondre régulièrement. Le lecteur qui, par hasard, s’intéresserait à ces minuscules aspects de la guerre mondiale, peut se demander pourquoi je n’avais jamais demandé en mariage l’amour de ma jeunesse. Réponse : je n’y ai jamais pensé. Et je fais remarquer qu’en Belgique, ce n’est pas moi qui avais déclenché l’opération « mariage ». Supposons d’ailleurs que j’y ai songé : « Le terrassier, pointeau, quart d’électricien, marin de commerce sans bateau et réfractaire prie monsieur le trois galons du ministère de la marine, de lui accorder la main de sa fille. » Cela continuait à être impensable à une époque, où pourtant dix mille jeunes gens mourraient chaque jour et où mille maisons s’écroulaient sous les bombes.

L’été 43, mon amour de jeunesse revint passer quelques jours dans la famille de ses parents près de Brest et nous avons vécu d’heureux moments. Je me souviens d’un après midi, nous étions allongés au soleil dans un champ près de la côte. A un certain moment, je regardais dans le lointain et j’arrivais à distinguer une sorte de figure géométrique. Il s’agissait d’un soldat allemand jambes écartées les deux bras élevés en arc de cercle. Il tenait des jumelles et observait nos ébats au lieu de guetter l’éventuelle arrivée de navires britanniques. Cela nous fit bien rire. On peut tout se permettre quand « le mateur » est grand comme une demi-allumette, même si, pour lui, nous sommes presque grandeur nature. Peut-être avons nous poussé à la désertion, un glorieux soldat du 3ème Reich ?

Marcel signale qu’il a fait la connaissance de truands qui préparent un beau coup. Il s’agit de déménager une petite partie d’un dépôt à Quimper. Le dépôt contient un stock de tissus et de chaussures qui appartinrent jadis à la marine française. Tous les jours, des camions chargent. Les truands ont le précieux document qui permet un enlèvement de matériel en douceur. Ils ont trouvé un camion et les commerçants qui achèteront le drap bleu marine. Ils ont seulement besoin d’un gars supplémentaire. L’organisation a besoin d’argent. Dans une réunion avec Cruau et Bodénès, nous donnons le feu vert à Marcel. Tout se passe bien. Il remet sa part : deux cent mille francs. Dans le mois qui suit, deux des truands bavardent trop et sont arrêtés. Nous faisons une fausse carte d’identité à Marcel et l’envoyons à Nantes avec de l’argent. Le truand qui avait contacté Marcel vient demander une fausse carte. Je lui dis qu’elle coûte cinquante mille francs. Il répond qu’il s’en passera.

Marcel à peine parti, un gendarme passe à la maison demander si je sais où il est : « C’est pour un papier! » Marcel arrive à Nantes le 23 septembre. Grand bombardement américain en ville. Après quatre jours de coma, il se réveille dans un hôpital prés de Poitiers, avec une jambe en moins, des éclats dans tout le corps et des cheveux tout blancs. Sorti du coma, il donne à l’infirmière son vrai nom et pas celui de la carte d’identité, mais il s’agit d’une infirmière intelligente.

Fin septembre 1943. Depuis trois mois, Claire est chez elle. Je vais la rejoindre et chercher des stencils grâce à une permission préparée par un copain du chantier.

Je reste en Belgique jusqu’au 13 octobre. Mon certificat n’est plus valable. J’efface les dates et en retape d’autres, sans malice avec une machine qui n’a pas du tout les mêmes caractères. Un illettré en serait choqué. Seule solution : déchirer tout le papier. Ne recoller que les morceaux qui portent mon nom, celui de Brest et un cachet. C’est affreux mais l’absence de date ne choque plus. Claire m’accompagne jusqu’à Namur. A la frontière, 1’officier allemand demande ce que mon torchon signifie. Une jeune femme interprète traduit. J’ai préparé une histoire. Je dois aller travailler en Allemagne. Ma femme, chagrinée, n’a pas voulu que je retourne sur mon chantier. Nous nous sommes disputés. Le papier a été déchiré. L’interprète rit en traduisant. L’officier fait signe de la main que je devrais donner une fessée à ma femme. Et je passe.

A la gare du Nord, il me faut trouver un papier important. Depuis quelque temps, une fiche d’admission est exigée à la gare Montparnasse pour aller à Brest. Cette fiche doit être demandée huit jours avant le départ. Je suppose que le cas est prévu pour le gars qui arrive du Nord ou d’ailleurs et ne peut passer huit jours à Paris. C’est prévu. On me remet un papier. Je sors donc tardivement de la gare sans savoir que j’ai raté un copain qui attend depuis plusieurs jours pour signaler que ça va mal à Brest.

Quelques heures à Paris chez Maurice Nadeau. Il a entendu parler d’un coup dur à Brest, mais manque de détails. J’ai peine à croire que ce soit important et j’embarque.

 

Coup dur à Brest

 

Le train censé arriver à 8 heures, entre en gare de Brest à onze heures. Il roule encore doucement quand Conrad Leplow et un autre soldat passent sur le quai. Je reviens en arrière et les rejoins. Conrad a l’air surpris, mais je n’ai réalisé cela qu’après. En baragouinant, je lui demande si tout va bien. L’autre Allemand a continué son chemin. Je réussis à expliquer qu’on m’a parlé d’un coup dur. Conrad me dit que non et me donne rendez-vous chez Darley à 2 heures. Il trace le 2 sur le quai avec sa botte. Je lui demande encore s’il n’y a pas de flics dans la gare. Il n’en a pas vu. En fait, ils sont là, mais Conrad pouvait être sur le quai quand ils sont arrivés. D’ailleurs, c’est sans problème. Ces agents de police brestois s’assurent seulement qu’on est bien domicilié en ville. Avec une belle constance, mon amie m’attend dehors. Nous marchons un peu. Elle n’a jamais été mêlée à l’organisation, mais je lui explique tout de même que certaines choses ne tournent pas rond. Nous nous donnons rendez-vous dans un café à 16 heures. Étant au bas de la rue Yves Collet, je remonte et, par précaution, je passe à la Coop où travaille et mange Yolande Guérin, soeur de la femme de Gérard Trévien. Elle me regarde comme un revenant. Elle n’a pas le temps de m’expliquer quelque chose, Micheline Trévien arrive et m’embrasse en pleurant. Gérard est arrêté et bien d’autres copains dont Marcel Beaufrère arrivé de Paris. Robert Cruau a été tué. On ne sait s’il a cherché à s’évader ou si la Gestapo l’a tué délibérément. J’explique que Conrad m’a donné rendez-vous chez Darley. Micheline dit « C’est Conrad qui a trahi. Il a participé aux perquisitions. Il y a une souricière chez Darley. C’est là que Gérard a été arrêté. » J’ai maintenant besoin d’une chaise. Pourquoi Conrad ne m’a t-il pas arrêté dans la gare ? C’était très facile. Il a peut-être pensé que je viendrais au rendez-vous avec d’autres copains ? Il préférait peut-être que d’autres s’occupent de l’arrestation ? En tous cas, il me faut vite quitter cette ville.

Après avoir laissé ma petite valise de stencils à la Coop et demandé à Micheline d’aller à 16 heures prévenir mon amie que je dois fuir, je me rends rue Victor Hugo où travaille maintenant madame Pépier. Je lui explique tout le problème. Elle ne perd pas une minute et envoie le « mousse » de l’entreprise chercher, à la gare, un billet pour Paris et un autre pour Kerhuon. (Le train de jour pour Paris s’arrête à Kerhuon où loge Mme Pépier.) Dans l’après-midi, un train de «banlieue» va jusqu’à Morlaix et s’arrête à Kerhuon. C’est celui là que nous devons prendre car la gare sera calme. Mme Pépier me prête un chapeau et un manteau. En se tenant par bras, nous allons prendre le train. Je dîne et dors chez elle à Kerhuon. Le lendemain soir, je suis à Paris, donnant aux copains tous les détails que j’ai pu obtenir.

Je dois ouvrir une parenthèse. Dans son livre « Contre vents et marées », le camarade Yvan Craipeau a commis un grand nombre erreurs peu explicables. Il fait du traître Conrad, « un autrichien, neveu du musicien Frantz Lehart ». Où a t-il été dénicher cela ? Conrad Leplow était un Allemand de Hambourg. Bien après la guerre les trotskystes allemands ont retrouvé sa trace dans cette ville. Il raconte aussi que « Conrad est battu pour la frime, mais non exécuté. » Qui a vu cela ?

Par contre, plusieurs copains et mon frère ont vu Conrad participer à des perquisitions. Toujours selon Craipeau : « Les soldats allemands de la IVème fournissaient les militants français en armes et Ausweis ». Ausweis, oui ; armes, non ! « Le maquis de Scrignac continue à accueillir ceux que menace la répression ». On doit supposer qu’il s’agit de trotskystes…Cela eut été trop beau ! « Jeunes travailleurs et soldats allemands se saluent dans Brest le poing levé ».» D’où sort cette absurdité ?

Après cela, Craipeau insiste sur l’imprudence des camarades bretons ! Il a d’ailleurs remis cela dans un numéro de « Rouge » de 1992. Il est vrai qu’il y eut des imprudences. Mais il est vrai aussi que du fait de l’introduction de Conrad Leplow dans l’organisation, il y aurait eu des arrestations qui ne pouvaient être limitées dans une ville aussi relativement petite que Brest. Ainsi, Conrad ignorait l’adresse à Kerhuon de Yves Bodénès. Il ne l’avait vu qu’une fois et le reconnut rue de Siam. Il est vrai, enfin, que sans Robert Cruau qui parlait allemand et était très militant, il n’y aurait même pas eu d’organisation allemande à Brest.

Il faut tout de même souligner que si des copains de Paris publièrent le journal clandestin « Arbeiter und Soldat »; si des militants de divers points de France agirent pour que ce journal parvienne à des soldats allemands, c’est seulement à Brest qu’il y eut un début d’organisation préparée par de jeunes militants. Tout le mérite en revient au camarade Robert Cruau. Et ce travail, il l’a payé de sa vie à vingt trois ans.

Novembre 1943, Craipeau me dit que je dois retourner dans le Finistère pour voir si on peut recoller quelques morceaux. Il faut aller à l’A.J. près de Daoulas. Un copain, prévenu, viendra me re joindre. Sans enthousiasme, je pars par Nantes et Quimper. De la gare de Daoulas, je coupe à travers champs jusqu’à 1’AJ. Il commence à faire froid. Je couche dans mon manteau, dans le grenier. Le lendemain, personne, ni le surlendemain. Il y a des choux derrière la maison. Ce n’est pas mauvais. Il est préférable que personne ne sache que l’AJ est habitée en ce moment. Aussi je fais ma cueillette la nuit.

Au bout de quatre jours, c’est mon jeune frère qui arrive en vélo. Il a fait des tours et des détours. Faisons confiance à un éclaireur. Il apporte deux couvertures, du tabac et de la nourriture. Il n’a pas beaucoup de détails nouveaux sur les arrestations, mais Jean Mallégol doit venir le lendemain.

Mon frère a vu Conrad Leplow aux perquisitions. Ce dernier était déjà venu, dans le passé, une fois à la maison. Les Allemands n’étaient pas des flics mais des militaires. Leur chef était correct Il a seulement dit que j’avais fait « de vilaines choses. » Mon frère a répondu que j’étais le fou de la famille. L’Allemand a dit qu’il savait que nous ne nous entendions pas. Mon frère a gardé son étonnement pour lui. Maintenant, il m’interroge. Je cherche et je trouve. Plus d’un mois avant, je filais à un rendez-vous dans un bistrot pour remettre des tracts à Conrad. J’emprunte une chemise à mon frère. Il gueule comme un frère peut gueuler : « Je suis le seul à m’occuper des vêtements ici, etc. » Je réponds et je file. Au bistrot, après échange d’informations, Conrad parle de sa femme qui a peur à Hambourg et m’interroge sur ma famille. J’explique que mon frère est un petit gars égoïste qui ne s’occupe de rien, sauf de ses chemises. Pour ce détail qui lui a peut-être évité la déportation, mon frère conclut qu’il ne me prêtera jamais de chemise. Les Allemands sont venus six fois à la maison. Ils ont creusé un peu le jardin et trouvé trois boites de thé mais pas autre chose. L’officier a demandé s’il y avait de la littérature étrangère. Mon frère a sorti toute la collection des « Motors Schips » à laquelle mon père était abonné avant guerre. L’officier n’a pas dit qu’il se foutait de lui. Au contraire, il s’est mis à feuilleter les revues et a même demandé la permission d’en garder une. Bref, des militaires, pas des flics. Tout de même la cinquième fois, l’officier a dit qu’il reviendrait le lendemain avec beaucoup d’ouvriers, pour fouiller tout le jardin. Sur le moment mon frère s’est interrogé : « Sont-ils vraiment aussi cons qu’on les décrivait dans les livres patriotiques, jadis ? Puis il a pensé que les livres ont tort. Creuser un jardin de mille mètres carrés est bien plus embêtant que de placer un civil qui attend dans la rue qu’on sorte avec un paquet. Mon frère n’a donc rien touché à l’abri. Les Allemands sont revenus, mais ce fut une nouvelle perquisition de routine, avec, peut-être l’espoir de me trouver.

Mon frère me quitte en prenant la direction opposée à Brest. Jean Mallégol arrive le lendemain. Il dit que deux gars de Kerhuon n’ont sûrement pas été pris, mais à présent, il est difficile de les contacter. La femme de Gérard doit demeurer très prudente. On ne peut compter sur la femme d’André Darley qui a été souvent interrogée par la police allemande et qui est surveillée. Alain Le Dem a des contacts à Brest. On ne les connaît pas. Tant mieux.

Pendant qu’on discute, une moto s’arrête devant la maison. Un type d’un certain âge frappe. On ne bouge pas. Il appelle : « Monsieur Calvès ! » Grosse alerte. Jean prend un bon gourdin. J’ouvre la porte. Le type se présente : « Huissier à Daoulas. » Il a eu très chaud. Il s’explique. Le club ajiste de Brest n’a pas payé le loyer depuis un certain temps. La fille responsable a été contactée par l’huissier et a répondu que c’est Calvès qui s’occuperait de la question. La fille, un peu au courant de nos problèmes, et persuadée que je me trouvais à l’autre bout de la France a assuré l’huissier que je devais être à l’AJ de Daoulas. Et voila ! Je dis à l’huissier que j’expédierai le fric sans tarder, et il s’en va.

Mallégol et moi convenons d’un système d’adresses pour les journaux clandestins. Avant qu’il parte, je lui demande de contacter la petite amie de ma jeunesse qui se trouve à Brest. Je la verrai après demain, prés de l’église de Saint-Marc. Je sais que ça n’est pas malin mais enfin !

Train de Daoulas à Kerhuon. Marche jusqu’à Saint-Marc, et j’attends. Il faut qu’un gendarme français passe et me demande mes papiers. Je n’ai pas besoin de les sortir. C’est celui qui voulait des nouvelles de Marcel en septembre. Je le lui dis. Il se souvient et demande encore si Marcel est revenu : Non. C’est dommage. Il continue son chemin. Mon amie arrive. Nous parlons du passé, du présent. Elle doit aller rejoindre ses parents en zone sud. Nous convenons d’un moyen de correspondance. Train à Kerhuon pour Paris.

 

Trotskiste et FTP

 

Hiver 43. Après avoir dormi une nuit de ci, de là, chez quelques copains, je fais connaissance d’une infirmière, militante du PCF qui a dû fuir Poitiers. Son mari est déporté. Elle se trouve maintenant sans contact. Elle vivote de petits soins à domicile, mais chez elle, on peut parfois manger des pâtes. Dans son bloc d’immeubles (dans le XXéme) il y a le logement d’une juive en fuite. Simone a la clé. Le logement est censé rester vide. L’électricité et le gaz ont été coupés. Il faut y entrer discrètement. Il n’y a plus de lit, mais on peut dormir sur trois chaises rembourrées. Ça n’est pas de tout repos, mais c’est un abri.

Collaboration à « La Vérité » clandestine. Le comité de rédaction se tient souvent chez Maria Craipeau, rue de Vaugirard. Le coup dur à Brest a eu des répercussions à Paris. David Rousset, Marcel Hic, Yvonne et Roland Filiatre, Fournié et d’autres sont arrêtés et déportés.

Très impressionné par la beauté de Maria Craipeau. C’est une militante polonaise qui fit avant guerre, un mariage blanc avec Craipeau pour ne pas être expulsée de France. Il parait qu’à treize ans, elle lisait « L’ABC du Communisme » de Nicolas Boukharine. Maurice Nadeau m’avait déjà parlé de sa beauté et de son troublant accent polonais, quand, avant guerre, dans des meetings, elle se penchait vers un spectateur en disant « Demandez Octobre Rouge, camarade ! »; Même un Croix de feu aurait acheté le journal.

Les pourparlers d’unification avec le CCI et le groupe Octobre vont bon train. J’ai parfois assisté à une réunion avec certains de ces gars et je n’ai absolument pas compris l’intérêt d’une unification. Les responsables du CCI ont écrit sur « La question nationale » de quoi remplir plus de stencils que la région bretonne n’a fait de tracts et de journaux en deux ans. C’est peut-être nécessaire, mais il m’arrive de me demander ce qui, plus tard, en lisant les uns et les autres, provoquera plus vite le sommeil. Quoi qu’il en soit, il y aura bientôt des membres de ces groupes dans le comité de rédaction de « La Vérité» L’organisation prendra le nom de « Parti Communiste Internationaliste. »

J’apprends au début de 1944, que les Allemands sont venus m’arrêter en Belgique, le soir de mon départ, le 13 octobre 43. A défaut de ma personne, ils ont arrêté ma femme et son père. Lui sera libéré après trois semaines de prison à Namur. Elle a été transférée à Fresnes puis Rennes et confrontée avec des copains. Ceux qui la connaissent ont dit qu’elle n’était au courant de rien et qu’elle avait passé peu de temps en France. Elle a été libérée après trois mois et demi de prison et renvoyée en Belgique avec interdiction de revenir sur le territoire français. Plus de prison que de mariage, puisque nous avons vécu ensemble de fin mars à début juin. Sans ces évènements, notre union aurait, peut-être duré très longtemps. Les événements ont prouvé que les prisonniers de guerre qui étaient mariés depuis dix ou quinze ans, ont en général, retrouvé leur foyer sans trop de problèmes après une longue séparation. Huit fois sur dix, le mariage a craqué quand le gars était marié depuis six mois ou un an avant d’être éloigné de chez lui.

Les copains réussissent parfois à me donner un peu d’argent et je mange alors deux sandwichs par jour. Prés de la gare Saint Lazare, on trouve une prétendue pâte de poisson entre deux tranches de prétendu pain. Le dimanche, je vais parfois manger chez de vieux amis d’une de mes soeurs qui croient que j’ai un travail à Paris.

Les maquis se développent dans le pays où les jeunes réfractaires sont légion. En fonction de ses faibles forces, l’organisation y envoie des gars mais donne la priorité à l’activité en usine. Après des discussions animées avec Craipeau: (Qu’est-ce qui importe le plus ? La ligne fausse ou la composition sociale ?) Je cherche à prendre contact avec les FTP. Un vieux militant communiste, Jo Lescot, parent de Gérard Trévien, a fui l’Arsenal de Brest et travaille dans un petit garage a Paris. Il me procure le contact. On me demande un curriculum vitae, (une bio.) Je parle de l’activité « Front Ouvrier » à Brest. C’est tout.

Rendez-vous avec une sorte d’étudiant d’une vingtaine d’années qui me pose un tas de questions innocentes :

- Tu t’intéresses à la politique ?
- Oui, surtout en ce moment.
- Penses-tu que l’URSS aurait du créer une grande industrie légère comme demandait Trotsky, ou une industrie lourde, même au détriment du bien-être du peuple, comme le voulait Staline ? (Je commence à le trouver vicieux)
- Avec seulement une industrie légère, l’URSS serait écrasée aujourd’hui.
- Les FTP dépendent du Front National. Celui-ci se compose, bien sur, de gaullistes, mais surtout de staliniens, de socialistes et de trotskystes. Pour quel groupe penches-tu ? (C’est lui qui dit « staliniens. » Il manque de finesse. Les trotskystes ne sont pas dans le Front National. Si je le suis, je le sais. Si je l’ignore, je ne suis pas trotskyste, et toutes ces questions ne servent à rien. Mais pourquoi ces questions justement ? Il faut, à tout hasard lâcher un peu de lest.)
- Les socialistes me paraissent mous. J’ai connu à Brest deux types qui se disaient trotskystes, mais c’était des coupeurs de cheveux en quatre. J’aurais des sympathies pour le PC, mais je ne connais pas toute sa ligne politique.

Je suis assez content de mes formules. Il est bien connu que pour le stalinien moyen, les trotskystes coupent les cheveux en quatre et quand ils sont trois, ils font une scission mais ils sont, en même temps, une redoutable organisation capable de parachuter des saboteurs en Sibérie et de mettre du verre pilé dans le beurre de l’Ukraine.

Mon questionneur continue :

- Je t’ai posé quelques questions pièges.
- Ah!
- Oui, les trotskystes ne sont pas dans le Front National. Ce sont des adversaires ! (Il ne dit pas des « hitlériens »)
- Pourquoi ces pièges ?
- Tu as écrit que tu avais été dans le Front Ouvrier. C’est dirigé par les trotskystes !
- Première nouvelle ! Nous avions fait une petite feuille pour des ouvriers du bâtiment. C’est pourquoi nous l’avons appelée Front Ouvrier. D’ailleurs, je viens aux FTP pour lutter, pas pour faire de la politique. (Le type se radoucit. Je suis une ouaille possible.)
- Il faut s’intéresser à la politique, mais dénoncer l’anti-communisme.
- Il ne faut pas critiquer le PC ?
- C’est ça !

L’examen de passage est bon. Je vais être mis en contact avec ceux qui vont démarrer la compagnie Saint-Just.

 

La récupération d’armes

 

Mon imagination voyait cela en mieux. Au rendez-vous, nous sommes six. Théo, commissaire aux effectifs, Breton en fuite. Bébert Guimpic, de la porte de Montreuil. Guy Dramard et Jo Guel de Ablon, Gilbert Cot, ex-chauffeur de maître à Paris. Bien entendu, je n’ai connu ces noms que plus tard. La plupart des prénoms étaient leurs pseudos. A part Théo et moi, ils ont tous entre dix neuf et vingt et un ans.

On nous remet un pistolet 7,65 et deux 6,35. Notre première tâche est de nous procurer des armes. « Sur des Allemands isolés seulement. Pas sur les flics. Beaucoup sont avec le Front National. »

Nous sommes tous bien décidés à nous faire la main sur des flics. Aucun des six gars ne les aime. Aucun n’a d’illusion sur leur amour à l’égard du Front National. Quand je connaîtrai mieux les gars, je constaterai avec quelque surprise qu’aucun n’est membre du Parti Communiste. Seul Guy a été aux JC. Il était jeune cheminot et a du quitter son boulot après avoir cassé la figure d’un collabo.

Le premier flic qu’on convoite monte la garde dans le 20ème au bout d’une rue tranquille qui aboutit à un escalier. Quand on débouche dans le coin, il y a deux flics. Nous sommes si étonnés que nous poursuivons le chemin sans rien faire. On décide de pousser jusqu’à la Croix de Chavaux. Il y a un flic qui bavarde avec un type de la défense passive. On sort les pistolets et on prend le sien sans résistance. Le type de la D.P nous entreprend : « Vous êtes vaches les gars. C’est un type bien. Il n’est pas du tout pour les frisés. Il va se faire virer maintenant…et patati… »

Théo se laisse attendrir : « Christian (c’est mon pseudo FTP) rend lui son feu. » On s’en va avec des poignées de main. Dix minutes après, tout le monde se lamente : « Si on continue comme cela, autant aller dans l’agriculture ! »

(Par la, suite, nous ne rencontrerons que des flics « patriotes » qu’on désarmera quand même. Mais où sont donc les policiers qui arrêtaient les juifs, les concentraient au Vel-d’Hiv pour que les nazis les déportent et les massacrent ?)

On passe ainsi plusieurs soirées de marche à pieds à la recherche du porteur d’arme seul, dans une rue tranquille. Nous ne sommes pas encore en groupes de trois. On ne se sent pas trop à cinq ou six pour récupérer un pistolet. Le « Régional » nous a, fait savoir que nous toucherions 3000 F par mois et deux cartes d’alimentation (Le salaire ouvrier moyen est de 4 à 5000 F) Il y a des compagnies FTP qui s’occupent de ces problèmes. Nous nous occuperons du tabac. Il faudra le payer au prix de la taxe et laisser un papier d’explication au buraliste. Il ne faut pas loger à l’hôtel ni avoir de copine. C’est pour protéger notre vie. Jo dit que ce n’est pas une vie. Le fait est qu’on ne nous indique pas du tout où il est possible de dormir. Logiquement, il doit, pourtant exister des militantes prêtes à se dévouer. Il nous faudra donc chercher, au hasard, une amie accueillante, et parfois, hélas, une chambre d’hôtel.

Une compagnie FTP, à Paris, ne dure pas plus de six mois. Tous les gars de Manouchian viennent d’être fusillés. Les nazis ont mis des affiches dans le métro avec les photos et les noms hongrois ou polonais des copains. C’est pour impressionner les petits bourgeois puants. Il y a eu, aussi trois Bretons fusillés dans le coup. Mais, ni leurs photos ni leurs noms ne sont sur l’affiche.

Nous n’avons pas, à l’époque, de détails sur les conditions de leur arrestation. Mais c’est assez facile à déduire s’ils étaient dans les mêmes conditions que nous, eux qui combattaient depuis si longtemps. Ajoutez à cela leur condition « d’étrangers. » Ajoutez aussi une certaine amertume de communistes en voyant que le journal central des FTP s’intitulait « France d’abord. » On sait qu’au tribunal allemand, le camarade Alphonso a dit : « Les ouvriers doivent prendre les armes pour se défendre. »

Dans un bistrot, je demande à deux soldats allemands comment on dit : « Haut les mains ! » Handeur our (Hände hoch). C’est ce que j’ai retenu. Même si l’accent n’y est pas, tout le monde doit comprendre avec un pistolet sous le nez.

Il me semble que si nous disons à un soldat : « Handeur our. Du nicht kaputt Ich will pistol », ça le rassurera tout de suite, puis qu’il comprendra qu’on ne veut pas sa vie, mais seulement un objet.

La formule va nous servir. Dans le métro, un copain a repéré un flic qui descend à Glacière. On descend, quand on voit un Allemand qui se dirige vers la rue Vergniaud. Priorité à l’Allemand. On le dépasse, on se retourne et on sort les pistolets en prononçant la formule magique. Il lève les bras et dit quelque chose qui doit signifier qu’il risque d’aller en prison. On répond à tout hasard : « Krieg. » Et nous voila en possession d’un très beau P.08, avec un chargeur de rechange. Chose que les flics n’ont pas.

Laissant l’Allemand, nous galopons comme des dingues jusqu’au boulevard. Là, on se calme et on fait l’autocritique. On se jure de ne plus courir. En courant, on n’est bon à rien. On se fait repérer et on montre au quidam qu’on a peur. Il faut absolument ne plus courir même si on a la trouille.

On se sépare. Je vais dans la chambre de Guy, rue de la Voie-verte. Nous auscultons le trésor. Théo n’est pas dans le coup. Par rang d’âge c’est à moi qu’il revient.

Maintenant, nous allons nous enhardir et opérer souvent par groupes de trois.

On récupère plusieurs pistolets de flics sans faire un rapport pour le « régional », mais ils ne sont pas terribles, et les flics sont bien plus larmoyants que les militaires. Parlant notre langue, ils essaient de nous attendrir en parlant du « conseil de guerre » qui les attend. Ils bafouillent quand on leur dit de prendre le maquis.

Quand j’y repense, je me dis que nous étions drôlement gentils envers des individus qui n’auraient pas hésité à nous livrer aux tortionnaires et à la mort ! En un mois, on a récupéré assez d’armes pour nous et les nouveaux. Bien entendu, il s’agit seulement de pistolets. Il me semble qu’il serait possible de nous faire parvenir divers engins plus importants provenant des parachutages de province. Paris n’est pas gâté !

Dans les bons souvenirs il y a l’Allemand de la porte d’Orléans qui ouvrit, lui-même, son ceinturon et nous donna pistolet et gaine. Je lui dis que nous n’étions pas gaullistes mais communistes. Il nous quitta en disant : « Auf wiedersen, genossen. »

Il y a les deux employés de chemin de fer allemands qu’on a désarmés, en même temps, à Montrouge. Ils avaient des cannes à pêche sur l’épaule et l’air très placide. En les quittant, nous les avons vus, expliquant leur malheur à des braves gens qui avaient contemplé la scène.

Et un flic, encore, boulevard Blanqui. Nous marchions vers Denfert. Une nouvelle grande marche pour rien. Il faisait déjà sombre et le boulevard est large. C’est Jo qui a eu l’idée : « Des fois, les flics restent planqués dans une entrée. Tu peux passer dix fois sans les voir. » Il ajouta : « Si on chantait l’Internationale en titubant? » Nous avions à peine fait cent mètres qu’une phrase aimable retentit : « Vous voulez que je vous embarque là-bas ? »

Une minute après le flic n’avait plus son pistolet. Il avait l’air vexé. On en rigolait encore trois jours après.

Petit à petit, on s’y faisait. On ne courait plus. Souvent, on restait sur place et on disait à l’adversaire de partir. Ça l’intimidait toujours.

Je me souviens d’un jeune FTP avec un joli feutre. Après une récupération (la première, pour lui), nous avons pris le métro. Le gars a vomi dans son chapeau. Je l’ai revu avant l’insurrection de Paris. Nous n’étions plus dans la même compagnie. Ses copains disaient que c’était un terrible. Il était devenu expert.

Du fait de mon activité FTP, je ne peux plus être organisé dans une cellule du PCI. Les contacts se font avec Craipeau. A mon avis, il faudrait investir des militants dans les FTP de Paris. Les raisons en sont multiples. D’abord, le milieu est intéressant. Presque uniquement de jeunes ouvriers. Ensuite bien que la ligne générale soit chauvine, « Union sacrée » etc, il faut tenir compte d’une chose importante : Les nécessités d’une très dure clandestinité font que le responsable d’un groupe peut influencer politiquement ses copains sans crainte d’une « descente » d’un bonze du PCF. Enfin, le test pour devenir responsable de groupe, n’est pas l’alignement sur des positions staliniennes, mais l’initiative, le cran, la capacité à avoir la confiance des FTP. N’importe quel militant trotskyste peut rivaliser avec un « stal » sur ce terrain. J’ai la conviction que le bureaucrate borné part perdant dans ce domaine.

Craipeau n’est pas hostile. D’autres responsables PCI non plus. Ils objectent seulement notre faiblesse et le fait que ceux qui pourraient faire un bon travail dans les FTP sont déjà actifs dans des usines. Cela est vrai. Pourtant, j’ai souvent pensé, depuis, à cette affaire. Une meilleure implantation FTP aurait sans doute facilité notre travail en usine. Il y eut des prises de parole FTP dans certaines usines de banlieue. Le travail était arrêté. Les ouvriers se rassemblaient. Les cadres douteux étaient neutralisés. Le laïus avait sûrement un certain poids. Fait par un FTP trotskyste dans une usine où militaient des copains, ça n’aurait pas été négligeable.

J’y ai repensé après Mai 68. A cette époque, les « lambertistes » raillaient l’activité de la JCR et parlaient du foutoir de la Sorbonne. Leur slogan était « 500.000 ouvriers au quartier latin !»... Lors de la nuit des barricades, ils vinrent en colonne à l’entrée de la rue Gay-Lussac, clamèrent leur slogan, puis s’en allèrent.

Le surlendemain, il y avait justement plus de 500 000 ouvriers qui avaient été sensibilisés, émus, mis en colère par des événements qui s’étaient déroulés « en dehors des usines. » Je ne veux pas faire une comparaison étroite, mais cette histoire m’a fait penser à l’autre.

 

Aller-retour en Bretagne

 

Craipeau me demande de porter divers documents à Alain Le Dem en Bretagne. Alain était dans un camp de concentration en France. Il s’est évadé avec un militant du PCF. A présent il est caché dans la ferme d’un parent de sa femme prés de Carhaix. J’ai souvent discuté avec Guy Dramard. Il est contre le chauvinisme et comprend un tas de choses. Il est d’accord pour s’arranger afin qu’une absence de huit jours n’étonne pas chez les FTP.

De Paris à Morlaix, pas de problème. Pour Carhaix il y un tortillard. Des wagons ancien modèle. A l’arrière, il y a une plate-forme qu’on ne voit pas du compartiment car les vitres sont des planches. Il semble qu’il y ait pas mal de voyageurs qui vont chercher des patates ou des haricots. Un soldat allemand dort dans la paille d’un wagon de marchandises. Un officier est seul avec moi sur la plate-forme. Il est très absorbé par la contemplation de la nature. On pourrait parfois toucher des branches.

J’ai laissé le lourd P.08 à Paris et emporté un des petits 6,35 qu’on nous avait remis au début. Tournant le dos à l’officier, je regarde aussi la nature, tout en jetant un coup d’oeil de temps en temps en direction de la gaine du gars. Je suis certain que son pistolet est un Herstall, avec une hausse et quatorze balles dans le chargeur. Elles sont en quinconce et la crosse est assez épaisse. Ce pistolet me fait grosse impression. J’envisage de tuer l’officier, d’ôter son pistolet et de faire basculer le corps qui est déjà penché à l’extérieur. Un coup de 6,35 fera un bruit négligeable dans le boucan du tortillard, quand on est jeune (du moins à cette époque) on envisage assez facilement de tuer. Après, on réfléchit davantage, sauf bien des militaires qui restent toute leur vie de grands enfants.

Je me retourne doucement. Je vise la tête du type à un mètre. Je tire. Et je n’entends rien. Plein de panique, je rentre mon 6,35. Les balles ont, sans doute, été enterrées longtemps. Je sens une pointe au coeur et je mets quelque temps pour retrouver le calme. L’Allemand regarde toujours la nature.

Il y a quelques années, la presse parlait d’un cerf qui s’était échappé d’un zoo de Rome. L’animal était tombé mort dans la rue. Aucune auto ne l’avait tué. Un vétérinaire déclara que la circulation intense dans la rue, avait provoqué une crise cardiaque chez ce cerf en parfaite santé. Ça m’a fait penser au train Morlaix-Carhaix. Quand l’imprévu vous tombe dessus, ça fait parfois très mal.

Le train s’arrête quatre ou cinq fois dans la campagne, pour je ne sais quelle raison. Tout le monde va s’asseoir sur l’herbe. L’officier est installé prés de moi. Il sort son pistolet. C’est bien un Herstall. Il ôte le chargeur, rabat le chien et appuie sur la détente. Le chien ne bouge pas. Ça l’intrigue.

Il me dit quelques mots en français. Il est docteur (j’aurais dû connaître le galon !) Il vient de toucher cette arme et ne la connaît pas. Je lui suggère de remettre le chargeur. Il appuie, la percussion se fait. Il me remercie avec un petit sourire surpris.

Nous remontons dans le train. Il réalise que la majorité des gens a emporté de grosses valises pour faire un peu de marché noir et s’étonne de voir que j’en ai une petite. Je lui explique que je vais voir des parents. Il me demande ce que je pense de l’occupation allemande. C’est sûr qu’il ne s’attend pas à ce que j’approuve. Je le lui dis. Il est tout à fait compréhensif.

Maintenant, je ne tuerais pas cet homme, même pour cinq Herstall. Il me serre la main à Carhaix : « Au revoir monsieur le patriote ! »

Dix minutes après je suis chez une sympathisante, sage-femme qui a l’adresse d’Alain :

- « Attention, il y a l’état d’alerte. Les Allemands sont crispés. Les Anglais ont fait des parachutages aux gaullistes. Mais n’importe qui est gaulliste. Il y a eu des bavardages. Les Allemands ont raflé les parachutages et arrêté plein de monde. »

Pendant ce temps, les pauvres FTP du secteur se battent avec de vieux mousquetons.

Je sors de Carhaix et progresse par des chemins. Dans un bled, il y a une affiche sur une porte. Les FTP mettent en garde car la milice fasciste envoie des gars en civil pour repérer. Deux vieux me regardent d’un air intrigué. Quelques kilomètres et me voici prés d’Alain. La promenade n’est pas, hélas, finie. Il faut porter des papiers à Roger Prat, qui se trouve dans une école, à une vingtaine de kilomètres d’ici. Le lendemain, nous suivons le canal. Des douilles un peu partout. Il y a eu récemment combat entre FTP et Allemands. Je ferais mieux de jeter mon 6,35 qui ne sert à rien. Mais jeter un pistolet…

Nous arrivons à une écluse. Un paquet d’Allemands en armes prés d’un bistrot. Pas des classiques. Des jeunes parachutistes à l’air hargneux. Il vaut mieux qu’on entre dans le bistrot. Je regarde Alain. Je lui trouve l’air suspect. Il aurait dû se raser. Je me dis qu’à la place des autres, je demanderais nos papiers. Le petit cinéma fonctionne dans la tête. Peut-être qu’Alain pense de même. On entre, on boit un coup, on s’en va. Ils n’ont rien dit.

Avant d’arriver chez Roger, on croise parfois des vieux de la Wehrmacht qui escortent des paysans conduisant des charrettes pleines de jeunes sapins de quatre ou cinq mètres. Ils vont planter ces « asperge de Rommel » sur tous les terrains où des planeurs alliés sont susceptibles d’atterrir.

Je quitte Alain et Roger et je retrouve un train, je ne sais où. En tout cas, on passe par Nantes. Alerte ! Deux heures hors de la gare. Angers, je descends pour tenter de voir ma mère et je laisse ma valise à la consigne. Quelques heures après, alerte ! Bombardement ! Plus de consigne, ni de valise. Un train se forme en dehors d’Angers. Dans le compartiment, trois gars et trois filles qui partent pour l’Allemagne. Ils me disent qu’ils sont requis. Bizarre pour les filles. Petit baratin. Ils s’engagent à rester en France. Gare Montparnasse, il y a les flics habituels. Ça effraie deux gars et une fille qui se dégonflent. Les autres sortent avec moi et sont hébergés chez une copine à Censier-Daubenton. Cette copine fait des crêpes et les vend. Elle n’a ni froment, ni beurre, ni oeufs ni sucre.

Je n’ai jamais compris comment elle faisait ses crêpes. Mais c’est chaud. Le gars et une fille trouvent assez vite un boulot. L’autre fille reste avec moi un certain temps. Quand je lui dis que ça n’est pas le grand amour, elle fait une petite scène et annonce qu’elle partira en Allemagne. Je lui dis que je croyais l’avoir convaincue par des arguments sérieux. Elle répond qu’elle se fout des arguments. Tant pis. Le Quartier Latin est devenu une sorte de grand village. Il n’y a plus beaucoup de monde et on connaît un tas de têtes. On se rend assez facilement service. Tout est précaire. On espère en l’avenir mais on n’en tient pas compte. Ça barde en Normandie. Mais ici, on a parfois l’impression que l’occupation pourrait durer cent ans.

 

Missions de la Cie Saint-Just

 

Nous faisons toujours des récupérations d’armes. Mais nous avons maintenant une auto pour le tabac. Elle vient d’un garage de la rue d’Ouessant, près de La Motte-Picquet. Nous entrons. Le patron accourt.

- Vous désirez, messieurs ?
- Nous voudrions une traction.
- Je n’en ai aucune à vendre.
- Ça tombe bien, on ne voulait pas acheter.
- Je ne comprends pas. »
- Nous sommes FTP et nous avons besoin d’une auto. (On montre les pistolets, mais sans les tirer).
- Ah, bon ! J’ai ici la traction d’une personne qui me doit de l’argent depuis un an. Mais elle a une roue détériorée.

Un ouvrier du garage dit, malgré l’oeil triste du patron : « On va leur monter une roue qu’on a là-bas. »

Et ils se mettent au boulot. Nous sommes prêts à partir. Une auto entre. On tire les portes derrière elle et on sort les pistolets. Trois types se montrent :

- Rentrez ça les gars, on en est !
- On est quoi ?
- De la police bien sûr !
- Nous, on est FTP !

Petit désarroi des types. « Oh ! Vous savez, on est là-dedans pour nos affaires. » Ils ont l’aplomb d’ajouter: « Vous pouvez partir tranquilles les gars. »

Et on part comme des idiots, en songeant plus tard qu’il aurait été bon de les questionner sur ces « affaires ».

Nous reviendrons rue d’Ouessant porter des cigarettes aux ouvriers. Jo et Gilbert se succéderont au volant. Ils sont ravis et appellent la bagnole, « l’Amélie ». D’ici l’insurrection de Paris, nous aurons quatre Amélie, mais pas toutes en même temps. La deuxième bagnole nous a donné l’occasion de rire. Elle s’arrête devant une entreprise. Un type en sort. Nous nous adressons au chauffeur :

- Pardon monsieur, vous voulez bien vous asseoir derrière ?
- Pourquoi ?
- Parce qu’on va s’asseoir devant !
- Ah ! Et pourquoi ?
- Parce qu’on est FTP et qu’on a besoin d’une voiture !

Le type se lève. Gilbert prend le volant. Je fais une attestation d’emprunt, signée Christian Garnier, Cie FTP Saint-Just. Deux cent mètres plus loin, nous libérons le gars et son papier.

Les opérations « Tabac » sont presque reposantes. Il faut y aller quand la décade vient d’être apportée. On boit un verre, on demande au patron combien il y a de clients inscrits dans ce bureau. S’il y a au moins deux cents, c’est intéressant. On charge les cartouches de 50 paquets de Gauloises dans la bagnole. On paie au prix de la taxe et on donne un petit reçu au patron. Si la Régie n’a pas eu confiance dans le premier papier, elle a dû finir par s’habituer. D’ailleurs, il y a toujours deux ou trois clients témoins, dans le bureau de tabac. On montre les pistolets passés à la ceinture, mais sans jamais menacer. C’est une façon de prouver qu’on est FTP. On demande aux clients de ne pas sortir, mais on n’empêche personne d’entrer. Vu du dehors, tout est paisible. Avant de partir, nous donnons deux ou trois paquets à chaque client. Ils sont ravis.

Dans le secteur de Montreuil, il y avait 31 cartouches dans un tabac. Nous en embarquons 30, nous les payons et nous préparons le reçu. Le patron me demande si ça m’ennuie d’écrire 31. Facile à comprendre : Il réclamera 31 cartouches à la régie et il bazardera une cartouche au marché noir. A la carte, le paquet coûte 14 F. Au « noir », il vaut plus de 120 F. Ça ne coûte rien d’améliorer les relations. J’écris « trente et un ». Le patron appelle sa femme : « Sers à boire à ces messieurs ! » C’est la grande amitié. Tout juste s’il ne demande pas quand nous reviendrons.

Les récupérations continuent. Nous transmettons des pistolets à une autre compagnie en formation. Il nous arrive de désarmer un grand flic qui proteste anormalement fort. On lui dit de s’en aller par ici, et nous tournons la rue par là. Emoi ! Nous étions à moins de cent mètres de la prison de la Santé. Un groupe de flics stationne. Voila pourquoi l’autre sournois s’agitait tant.

Peu après, nous suivons deux allemands un bon moment. Quand ils se séparent, nous laissons tomber celui qui a une baïonnette et nous emboîtons le pas de l’homme au pistolet. Hélas, il est encore bien tôt. Il fait très jour. Pas mal de monde dans les rues. Prés du métro Falguière, on sort les pistolets. Formule d’usage. Mais ce grand allemand semble avoir plus peur du conseil de guerre que de la mort. Il gueule « Nicht pistol ! » et garde sa main sur la gaine, mais sans tenter de sortir son arme. Guy est devant lui, je suis sur le côté. Jo est un peu plus loin et fait circuler les curieux. Emotion ! Une auto ralentit. Ce sont des Français. Jo leur dit de filer. Ça commence à durer. Guy dit : « Achtung ! Drei kaputt ! » Et il compte « Un, deux, trois. A trois l’autre braille toujours « Nicht pistol ! » Guy me dit : « Il est cinglé, ce type. » Nous lui tenons les bras, à deux, tandis que le troisième ôte le pistolet et le chargeur de rechange. L’Allemand ne se débat pas. On lui dit de foutre le camp. Il obéit sans râler. Je me demande s’il n’aurait pas voulu une balle dans le pied, un alibi en quelque sorte.

A présent, je suis commissaire technique. Bébert est commissaire aux opérations. Ces titres ont une très relative valeur. Pendant un temps je suis responsable de quatre groupes de trois. Je ne vois que les responsables de groupes. C’est théorique. Pour diverses activités, les vieux copains se retrouvent.

Ce qui est impératif et observé, ce sont les rendez-vous. Chacun a le petit bouquin avec les plans d’arrondissements. On n’écrit rien. On regarde ensemble le nom de la rue. On fixe l’heure. Il ne faut jamais attendre sur place. Toujours marcher. Aller-retour. Si le copain n’est pas là avant cinq minutes, on s’en va. Le lendemain il y a un rendez-vous de repêchage. Après, c’est fini. Nous avons ainsi perdu des gars, mais sûrement évité des arrestations. J’allais oublier un détail important. Lorsqu’on désarme un flic, on n’oublie jamais de confisquer aussi le sifflet à roulette.

Le meilleur de la compagnie, Guy Dramard, est assez politisé, très calme et d’un grand courage. Il réunit courage et imagination. Ça n’est pas mon cas. Jo est très gonflé, mais il ne soupèse pas beaucoup ce qui va se passer. On arrive à lui faire peur, ensuite, en lui racontant ce qu’il vient de vivre. Son comportement est souvent payant parce qu’il déroute l’adversaire en faisant des choses absurdes.

Il a rancart avec ses deux équipiers dans un bistrot de l’Hôtel de Ville. Il doit leur remettre leur ration de cigarettes. N’ayant pas préparé les paquets à l’avance, il arrange cela sur la banquette avec des pages de journal. Un type en civil s’approche et lui ordonne de montrer ce qu’il dissimule. Jo sort son pistolet et poursuit l’homme qui s’enfuit hors du bistrot. On pourrait croire que c’est Jo, le flic. Puis il revient, range son tabac et s’en va avec ses gars.

Le régional donne rendez-vous aux responsables de groupes pour présenter un « Commissaire politique », Fénestrelle, qui commandera plus tard la compagnie dans le XVIII ème et sera « maire insurrectionnel. » Son titre me fait tiquer et j’observe le citoyen. Mais le régional veut surtout nous parler d’un carnage que les nazis ont effectué dans le Nord, à Ascq. Un train ayant déraillé, ils ont tué tout un tas de civils. En représailles, chaque FTP doit tuer un Allemand dans la semaine qui vient. Je me tais, naturellement, bien décidé à ne faire exécuter la consigne que si on trouve SS ou milicien. Fénestrelle parle : « Mais c’est contraire à toute politique de fraternisation prolétarienne ! » Le « régional » est soufflé. Moi aussi. Il finit par répondre : « Nous devrons discuter ensemble de cela. » On se sépare.

Je rejoins Fénestrelle et lui dis : « Tout à fait d’accord avec ta déclaration. »

Il sourit : « Tu ne serais pas un peu trotskyste par hasard ? »

Je réponds : « Tu n’es pas idiot, mais ça ne règle pas ton propre cas. »

Il reconnaît qu’il a quelques désaccords avec le Parti sur certains points. Jusqu’au jour où les évènements nous éloigneront, nos relations seront bonnes.

J’ai connu bien des gens qui ne faisaient rien et qui étaient très « anti-boches. » Par contre, ceux qui étaient dans l’action, les FTP, qui étaient autant traqués par des policiers français que par des allemands, étaient vite amenés à penser que le fond du problème était « social » et qu’il fallait distinguer deux classes dans chaque camp. Il est outrageusement faux de soutenir que la direction du PCF a dû tenir compte du chauvinisme de la base. C’est elle qui a introduit ce chauvinisme qui n’était pas du tout évident pour le militant de base. Ce chauvinisme était naturellement lié à une sorte d’idéalisation des Français dans leur ensemble et préparait une capitulation devant la bourgeoisie. Engels avait écrit jadis : « Tout Russe devenu chauvin, s’inclinera tôt ou tard devant le tsarisme. » Cette phrase peut s’appliquer à la situation française.

Nous attendons près du métro Pasteur. Deux miliciens français débouchent. Nous les suivons jusqu’à la rue Castagnary et leur ordonnons de lever les bras. Tout de suite, ils parlent à toute vitesse :

- On s’occupe du ravitaillement de la milice. On n’a jamais été en opération contre des maquis… etc.

Jo commence à s’impatienter et propose de les descendre. Les miliciens s’affolent. Le plus instruit sort quelque chose qu’il a dû lire chez Drieu La Rochelle :

- Nous n’avons pas la même conception de la Patrie, mais nous aimons tous en France… etc.

Ça m’intéresse, tandis que Jo déclare qu’il s’ennuie. Je réponds :

- Nous ne sommes pas des patriotes. Nous sommes des bolcheviks internationalistes. C’est très mal, non ?

Le milicien est au supplice. J’éprouve une joie sadique de lui avoir porté ce coup. Il finit par répondre :

- Tout idéal est respectable !

- Bien sur ! Je n’ai pas de mérite avec un pistolet.

Normalement on devrait les tuer. C’est, en somme, dans notre règlement. Mais c’est difficile, après avoir parlé. Sauf Jo, qui se barbe, les copains qui ont eu du plaisir, en conviennent. On se contente de prendre leurs revolvers, leurs papiers et leurs bérets. L’un se nommait Paul Desavoie, étudiant en droit, chef de trentaine. Les miliciens s’en vont, mal rassurés. Un type nous applaudit d’une fenêtre. Il est imprudent. Nous marchons, à moitié contents de nous. Pas question de faire un rapport au régional. Plongés dans nos pensées, nous dépassons un vieux flic. Nous le rappelons. Il nous demande le numéro de son arme. Bienveillants, on le lui donne.

 

 

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