1908

Traduit de l'allemand par Gérard Billy, 2015, d'après la réédition en fac-similé publiée par ELV-Verlag en 2013

Karl Kautsky

Karl Kautsky

Les origines du christianisme

IVème partie. Les débuts du christianisme.
4. Le récit de la Passion du Christ

1908

Il y a très peu d'informations sur la vie de Jésus que nous puissions tirer des évangiles et admettre avec quelque vraisemblance comme faits avérés : seulement sa naissance et sa mort ; deux faits qui, à vrai dire, à supposer qu'on puisse les authentifier, prouvent que Jésus a réellement vécu et n'est pas seulement une figure mythologique, mais qui ne font aucune clarté sur ce qui est le plus important dans une personnalité historique : l'activité qu'il a déployée entre sa naissance et sa mort. Le pêle-mêle de maximes morales et d'opérations miraculeuses que les évangiles rapportent, contient tellement d'impossibilités et d'inventions attestées comme telles, tellement peu – pratiquement aucune donnée qui soit corroborée par d'autres témoignages, qu'il n'est pas exploitable.

On n'est guère plus avancé avec ce qui est dit de sa naissance et de sa mort. Et pourtant nous avons là quelques indices qui semblent montrer que sous un fatras d'affabulations se dissimule un noyau de vérité. C'est une déduction qui s'impose là où le récit contient des éléments très gênants pour le christianisme, qu'il n'aurait à coup sûr pas inventés, si, dans le milieu de ses adeptes, ils n'avaient été manifestement trop connus et reconnus pour que les rédacteurs d'évangiles s'aventurent à leur substituer une histoire de leur crû comme ils le faisaient si souvent sans réticence aucune.

L'un de ces faits est l'origine galiléenne de Jésus. C'était très gênant pour un messianisme qui se réclame de la lignée de David. Le Messie devait à toute force être originaire de la ville de David. Nous avons vu les manipulations emberlificotées auxquelles il a fallu se livrer pour le l'y faire naître. Si Jésus avait simplement été la création imaginaire d'une communauté soulevée par l'exaltation messianique, elle n'aurait jamais songé à faire de lui un Galiléen. Nous sommes donc amenés à accepter au moins comme très vraisemblables son origine galiléenne et du même coup son existence. Et de la même manière sa mort sur la croix. Nous avons noté qu'il y a dans les évangiles des passages qui donnent à penser qu'il aurait projeté une insurrection par les armes et aurait été crucifié à ce titre. Cela aussi était assez gênant pour ne pas relever de la fantaisie. C'était en contradiction avec l'état d'esprit dominant du christianisme de l'époque où celui-ci se mit à réfléchir sur son identité et à écrire l'histoire de ses origines, non pas certes, dans une perspective historique, mais avec des objectifs polémiques dans son travail d'agitation.

La mort du Messie sur la croix était elle-même une idée si éloignée de la pensée juive – qui ne pouvait se le représenter que dans toute la gloire d'un héros victorieux – qu'il a bien fallu un événement réel laissant une impression indélébile sur ses partisans, qu'il a bien fallu qu'un pionnier de la juste cause meure en martyr, pour que germe l'idée du Messie crucifié.

Mais en reprenant cette tradition de la mort sur la croix, les chrétiens païens étaient confrontés à quelque chose de fort ennuyeux : selon la tradition, Jésus, Messie juif, roi des Juifs, c'est-à-dire partisan de l'indépendance juive, avait été crucifié par les Romains pour haute trahison perpétrée contre la domination romaine. Après la chute de Jérusalem, cela devenait doublement gênant. Le christianisme en était venu à s'opposer frontalement au judaïsme et cherchait à avoir de bonnes relations avec les autorités romaines. Il s'agissait désormais de tordre la tradition pour faire retomber la responsabilité de la crucifixion du Christ sur les Juifs en en déchargeant les Romains, et pour laver le Christ, non seulement de tout soupçon de violence, mais aussi de toute trace de patriotisme juif et d'hostilité aux Romains.

Mais comme les évangélistes étaient presque aussi ignorants que la masse du peuple subalterne de l'époque, en retouchant le tableau original, ils produisirent les plus invraisemblables mélanges de couleurs.

Aucun chapitre des évangiles ne présente sans doute plus de contradictions et d'incohérences que celui qui, depuis bientôt deux millénaires, a le plus impressionné le monde chrétien et le plus fécondé son imagination. Aucun motif n'aura sans doute été aussi souvent peint que la passion et la mort du Christ. Et pourtant, ce récit, qui présente une accumulation des effets les moins artistiques et les plus grossiers, ne résiste à aucun examen objectif.

Seule, la force de l'habitude a rendu même les têtes les plus admirables de la chrétienté sourdes et aveugles devant les ingrédients les plus invraisemblables ajoutés par les rédacteurs, si bien que le tragique d'origine attaché à la crucifixion de Jésus comme à tout martyre subi pour une grande cause, a en permanence agi sur les esprits malgré cet amoncellement d'absurdités parfois ridicules auxquelles il prêtait même une auréole.

Le récit de la Passion commence par l'entrée de Jésus à Jérusalem. C'est le cortège triomphal d'un roi. 136 La population va à sa rencontre, les uns étalent leurs habits sur son chemin, d'autres détachent des ramilles sur les arbres et en parsèment sa route, et tous l'acclament :

« Hosanna (sauve-nous!), béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, béni soit le règne qui vient, celui de David, notre père. » (Marc 11, 9).

C'est de cette façon que chez les Juifs, on accueillait les rois. (cf. Rois 9, 13 à propos de Jéhu)

Le peuple tout entier est pour Jésus, seules, l'aristocratie et la bourgeoise, les « grands-prêtres et les scribes », lui sont hostiles. Jésus se comporte comme un dictateur. Il est assez fort pour chasser du temple les marchands et les banquiers sans rencontrer la moindre résistance. Il règne en maître absolu dans cette citadelle du judaïsme.

C'est bien entendu une forfanterie des évangélistes. Si Jésus avait eu un jour ce pouvoir-là, cela ne serait pas passé inaperçu. Un auteur comme Flavius Josèphe, qui rentre dans les détails les plus insignifiants, en aurait rendu compte. Les éléments prolétariens de Jérusalem, comme par exemple les zélotes, n'ont jamais eu la force de régner sans partage sur Jérusalem. Ils se sont toujours heurtés à des résistances. Si Jésus voulait, en opposition aux sadducéens et aux pharisiens, entrer dans Jérusalem pour nettoyer le temple, il fallait qu'il l'emporte d'abord dans une bataille de rues. Les batailles de rue entre les différentes tendances du judaïsme étaient alors quotidiennes à Jérusalem.

Notons que dans le récit, Jésus est accueilli par la population comme étant celui qui apporte « le règne de David notre père », autrement dit, comme le restaurateur de l'indépendance du royaume juif. Cela nous montre Jésus non seulement comme adversaire des classes dominantes du judaïsme, mais aussi comme celui des Romains. Là, manifestement, ce n'est pas l'imagination chrétienne qui est à l’œuvre, c'est la réalité juive.

La suite raconte les événements sur lesquels nous nous sommes déjà penchés : l'invitation faite aux disciples pour qu'ils s'arment, la trahison de Judas, l'accrochage sur le Mont des Oliviers. Nous avons déjà vu que ce sont les vestiges laissés par une ancienne tradition et plus tard jugés inopportuns, et qui ont été remaniés dans le sens d'une soumission pacifique.

Jésus est arrêté, amené dans le palais du grand-prêtre, et le procès commence :

« Les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. Car beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. … Et le grand prêtre s'avança et interrogea Jésus : Tu ne réponds rien aux témoignages que ces gens portent contre toi ? Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : Es-tu le Messie, le fils du Dieu béni ? Jésus lui dit : Je le suis. Et vous verrez le fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. Alors, le grand prêtre déchira ses vêtements et dit : Avons-nous encore besoin de témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? Tous le condamnèrent à mort. » (Marc 14, 55 sq.)

Certes, voilà un bien étrange procès ! Le tribunal se réunit immédiatement après l'arrestation, alors qu'il fait encore nuit, et pas dans le prétoire situé probablement sur le Mont du Temple 137 , mais dans le palais du grand-prêtre ! Imaginons la confiance qu'on pourrait accorder à un reportage sur un procès en haute trahison en Allemagne, lequel ferait siéger la Cour dans le château royal à Berlin ! Et voilà de faux témoins qui comparaissent contre Jésus, mais bien que personne ne les soumette à un contre-interrogatoire, que Jésus garde le silence face à leurs accusations, ils ne déclarent rien qui le charge. C'est Jésus qui se charge le premier en reconnaissant qu'il est le Messie. Alors, pourquoi cette comédie de faux témoins, si cet aveu suffit pour le condamner ? Ils n'ont pas d'autre raison d'être que de faire la preuve de la vilenie des Juifs. La condamnation à mort est prononcée sans autre formalité. C'est une infraction aux formes prescrites et auxquelles le judaïsme de cette époque était particulièrement attaché. Le tribunal n'avait le droit de prononcer immédiatement que l'acquittement, pour une condamnation, il fallait attendre le lendemain de l'audience.

Mais le Sanhédrin avait-il à cette époque le droit de condamner à la peine capitale ? Il est dit à ce propos : « Quarante ans avant la destruction du Temple, Israël se vit retirer le droit de prononcer des sentences de mort. ».

Ceci est confirmé par le fait que le Sanhédrin ne punit pas Jésus, une fois le procès terminé, il le livre à Pilate pour une nouvelle procédure, et ce en l'accusant de haute trahison envers les Romains, pour avoir voulu se faire roi des Juifs, avoir donc voulu libérer la Judée de la domination romaine. Curieuse accusation proférée par un tribunal de patriotes juifs !

Il est toutefois possible que le Sanhédrin ait eu le droit de prononcer des condamnations à la peine de mort, mais qu'elles aient dû être confirmées par le procurateur.

Comment cela se passe-t-il alors devant le gouverneur romain ?

« Pilate l’interrogea : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus répondit : C’est toi-même qui le dis. Et les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. Mais à la fête, il avait coutume de relâcher un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour des meurtres commis pendant la révolte. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et Pilate reprit : Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? Et eux, de nouveau, crièrent : Crucifie-le ! Mais Pilate leur dit : Qu’a-t-il donc fait de mal ? Mais ils crièrent encore plus fort : Crucifie-le ! Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié. » (Marc 15, 2 sq.)

Dans l'évangile de Mathieu, Pilate va jusqu'à se laver les mains devant la foule en déclarant : Regardez, je suis innocent de ce sang-là. Et le peuple tout entier répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !

Luc, enfin, ne dit pas que le Sanhédrin condamne Jésus. Il le dénonce seulement à Pilate.

« Et l’assemblée tout entière se leva, et on l’emmena chez Pilate. Ils se mirent alors à l’accuser en disant : Nous avons trouvé cet homme en train d'ameuter notre peuple, il empêche de payer l’impôt à l’empereur, et il dit qu’il est le Messie et le Roi. Pilate l’interrogea : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus répondit : C’est toi-même qui le dis. Pilate s’adressa alors aux grands prêtres et à la masse du peuple : Je ne trouve chez cet homme aucune culpabilité. Mais eux insistaient avec force : Avec ses enseignements, il soulève le peuple dans toute la Judée et toute la Galilée. » (23, 1 sq.)

Le plus près de la vérité est probablement Luc. Jésus y est directement accusé de haute trahison devant Pilate. Et plein d'un fier courage, il ne nie pas sa culpabilité. Pilate lui demandant s'il est le roi des Juifs, donc leur chef dans la lutte pour l'indépendance, Jésus déclare : Tu le dis. L'évangile de Jean sent combien ce reste de patriotisme juif est gênant, il fait donc répondre à Jésus : Mon royaume n'est pas de ce monde. S'il était de ce monde, mes serviteurs auraient livré bataille. L'évangile de Jean est le plus récent. Il se passa donc un temps assez long avant que les écrivains chrétiens se résolvent à maquiller les faits tels qu'ils étaient relatés à l'origine.

Pour Pilate, l'affaire était évidemment très simple. En faisant exécuter le rebelle Jésus, il ne faisait que remplir ses fonctions de représentant du pouvoir romain.

La masse des Juifs n'a en revanche pas la moindre raison de s'indigner qu'un homme ne veuille rien savoir de la domination romaine et appelle à refuser de payer l'impôt à l'empereur. Si c'est bien ce que Jésus a réellement fait, c'était entièrement dans la ligne du zélotisme qui était à cette époque le courant dominant dans la population de Jérusalem.

A supposer que le chef d'accusation invoqué dans l'évangile soit exact, il en résulte que les Juifs auraient dû avoir de la sympathie pour Jésus, mais que Pilate aurait dû le condamner.

Or, que disent les évangiles ? Pour Pilate, Jésus n'est coupable de rien, bien qu'il avoue lui-même qu'il l'est. Le gouverneur ne cesse d'affirmer que l'accusé est innocent, et il demande ce qu'il a fait de mal.

Voilà qui est quand même étrange. Mais ce qui l'est encore davantage : Pilate a beau ne pas voir en quoi Jésus serait coupable, il ne l'acquitte pas pour autant.

Il arrivait certes que le procurateur trouve un cas trop complexe pour se sentir à même de prendre lui-même une décision. Mais on n'a jamais vu un fonctionnaire de l'empereur romain chercher à se tirer d'embarras en demandant à la masse du peuple ce qu'il convenait de faire de l'accusé. S'il ne voulait pas condamner lui-même un accusé de haute trahison, il n'avait qu'une possibilité : l'envoyer à Rome comparaître devant l'empereur. C'est ce que fit par exemple le procurateur Antonius Felix (52-60), qui attira chez lui en lui promettant faussement liberté et sécurité, le meneur des zélotes de Jérusalem, le chef de bande Eleazar qui vingt ans durant avait semé la terreur dans le pays. Il le fit prisonnier et l'envoya à Rome. Quant à ses partisans, il en fit crucifier un grand nombre.

Pilate aurait pu de la même manière envoyer Jésus à Rome. Par contre, le rôle que Mathieu lui fait jouer est franchement grotesque : voilà un juge romain, représentant de l'empereur Tibère, maître de la vie et de la mort, qui supplie une assemblée du peuple de Jérusalem de lui permettre d'acquitter l'accusé, et qui, à leurs vociférations, répond : eh bien, alors tuez-le, la faute n'en retombera pas sur moi !

Ce rôle est totalement incompatible avec la figure historique de Pilate. Dans une lettre à Philon, Agrippa 1er traite Pilate de « caractère d'une brutalité inflexible et sans scrupules », et il lui reproche « sa vénalité, des actes de violence, des pillages, des sévices, des outrages, des exécutions continues sans jugement, des cruautés sans fin et insupportables ».

Sa dureté et sa férocité produisirent une situation si détestable que cela excéda même le gouvernement central de Rome, qui le rappela (36 après J.-C.).

Et c'est lui qui aurait, face au traître prolétarien Jésus, manifesté un amour de la justice et une générosité si exceptionnelles, des qualités qui, pour le malheur de l'accusé, auraient été encore surpassées par une veule complaisance tout simplement inepte pour le peuple !

Les évangélistes étaient trop ignorants pour trouver à y redire, mais ils se doutaient probablement de l'étrangeté du rôle qu'ils attribuaient au gouverneur romain. Ils cherchèrent donc un motif qui le rendît plus crédible : ils racontent que les Juifs étaient habitués à ce que Pilate leur relâche un prisonnier à Pâques, et que, quand il leur proposa de libérer Jésus, ils auraient répondu : non, nous préférons que ce soit Barrabas le meurtrier !

Il est déjà bizarre que, à part dans les évangiles, aucun usage de ce genre ne soit mentionné nulle part. Il est en contradiction avec les institutions romaines, qui ne donnaient pas le droit de grâce aux gouverneurs. Confier le droit de grâce, non à – disons - une entité responsable de ses actes, mais à des badauds réunis par le seul hasard, est en outre en contradiction avec tout organisation juridique normalement constituée. Il n'y a que des théologiens pour prendre une telle fable pour argent comptant.

Mais même si nous faisons abstraction de tout cela et décidons d'admettre que la foule juive qui traîne à ce moment-là devant la résidence du procurateur est bizarrement dotée du droit de grâce, il faut encore se demander ce que ce droit a à voir avec le cas présent ?

La condamnation de Jésus n'a encore nullement l'autorité de la chose jugée. Ponce Pilate doit répondre à une question : Jésus est-il oui ou non coupable de haute trahison ? Est-ce que je dois le condamner ou pas ? Et il répond en demandant : Voulez-vous faire usage en sa faveur de votre droit de grâce ou pas ?

Pilate doit prononcer le verdict, et au lieu de le faire, il appelle à gracier Jésus ! N'a-t-il donc pas le droit d'acquitter Jésus s'il l'estime innocent ?

Et alors surgit une nouvelle énormité. Les Juifs, nous dit-on, ont le droit de faire grâce, et comment l'exercent-ils ? Se contentent-ils d'exiger la libération de Barrabas ? Non, ils demandent que Jésus soit crucifié ! Les évangélistes s'imaginent manifestement que du droit de gracier l'un découle aussi le droit de condamner l'autre.

A cette délirante façon de dire le droit correspond une non moins délirante façon de faire de la politique.

Les évangélistes nous présentent une foule populaire qui hait Jésus au point de préférer gracier un meurtrier (pas moins qu'un meurtrier – cette foule n'a pas trouvé d'objet plus digne d'être gracié), et de ne se calmer que lorsqu'il est emmené au lieu d'exécution.

Qu'on y songe, c'est cette même foule qui, la veille encore, l'a accueilli comme un roi avec des Hosanna, qui, sur son chemin, a étalé devant lui ses habits, et l'a unanimement acclamé sans qu'on entende la moindre objection. C'est précisément cette popularité qui a été, selon les évangiles, la raison pour laquelle les aristocrates ont voulu se défaire de lui mais n'ont pas osé non plus l'arrêter en plein jour, la raison pour laquelle ils ont choisi la nuit pour le faire. Et voilà que maintenant la même foule se montre tout aussi unanime dans ses déchaînements de haine fanatique contre lui – contre un homme accusé d'un crime qui le rend digne de la plus profonde vénération aux yeux de tous les patriotes juifs : accusé d'avoir tenté de libérer la nation juive de la domination étrangère.

Que s'est-il donc passé qui a provoqué ce stupéfiant retournement ? Il faudrait des motifs extrêmement puissants pour rendre la chose compréhensible. Quand ils disent quelque chose, les évangélistes ne font que bredouiller quelques explications dérisoires. Luc et Jean n'avancent strictement aucune motivation. Marc dit : »Les grands-prêtres ameutèrent la foule » contre Jésus, Mathieu : Ils « réussirent à convaincre les masses ».

Ces pauvres tentatives prouvent seulement à quel point les écrivains chrétiens avaient perdu jusqu'au dernier reste de sens et de savoir politique.

Même les masses les plus informelles ne se laissent pas convertir à une haine fanatique sans une raison, quelle qu'elle soit. Que cette raison soit stupide ou infâme, peu importe, il faut bien qu'il y en ait une. Mais chez les évangélistes, les masses juives surpassent en bêtise honteuse le plus honteux et le plus bête des scélérats de théâtre, sans la moindre raison, sans le moindre motif, elles exigent frénétiquement le sang de celui qu'elles adoraient la veille.

La sottise devient encore plus évidente quand on regarde la situation politique de l'époque. A l'opposé de presque toutes les autres composantes de l'empire romain, la communauté juive était traversée par une vie politique intense, tous les antagonismes sociaux et politiques y étaient exacerbés. Les partis politiques étaient bien organisés, très loin d'être des masses sans consistance. Le zélotisme avait complètement gagné les classes subalternes de Jérusalem, qui s'opposaient en permanence et brutalement aux sadducéens et aux pharisiens et haïssaient passionnément les Romains. Leurs meilleurs alliés étaient les rebelles galiléens.

Même si les sadducéens et les pharisiens avaient réussi à « retourner » quelques éléments populaires contre Jésus, ils n'auraient jamais pu organiser une manifestation unanime, tout au plus auraient-ils pu déclencher une bataille de rues acharnée. Rien de plus grotesque que cette mise en scène de zélotes qui se précipitent en vociférant, non pas sur des Romains et des aristocrates, mais sur un rebelle mis en accusation, dont ils obtiennent par leurs clameurs fanatiques l'exécution qu'il leur faut imposer à une chiffe molle de commandant romain envoûté par le factieux.

On n'a jamais imaginé plus puéril.

Les évangélistes, après avoir ainsi génialement réussi à présenter Pilate, le bourreau sanguinaire, sous les traits d'un agneau sans tache, et l'abjection congénitale au judaïsme comme la vraie raison de la crucifixion d'un Messie inoffensif et pacifique, sont à bout de forces. Leur inventivité se tarit pour un moment, et l'ancien récit refait au moins passagèrement surface : après sa condamnation, Jésus est l'objet de sarcasmes et sévices, mais pas de la part des Juifs, pas du tout, de la part des soldats du même Pilate qui vient de le déclarer innocent. Celui-ci ne le fait pas seulement crucifier par ses soldats, auparavant, il le fait flageller, et l'offre comme cible aux quolibets qui visent sa royauté juive : on lui met une couronne d'épines, un manteau de pourpre, les soldats plient le genou devant lui, avant de se remettre à le frapper et à le couvrir de crachats. Sur sa croix enfin, ils fixent l'inscription : Jésus, roi des Juifs.

On a ici sans ambiguïtés la catastrophe telle qu'elle était racontée à l'origine. Les Romains sont les ennemis forcenés de Jésus, et la raison de leurs railleries comme de leur haine est sa rébellion contre l’État, son aspiration à la royauté juive, sa volonté de se débarrasser de la domination romaine.

Malheureusement, cette lueur d'une vérité toute simple est fugace.

Jésus meurt, et maintenant il s'agit, en alignant les effets sensationnels, d'apporter la preuve que c'est un Dieu qui vient de mourir :

« Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit. Et voici que le rideau du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas, et la terre trembla et les rochers se fendirent, et les tombeaux s’ouvrirent et les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent. Et ils sortirent des tombeaux et après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. » (Mathieu 27, 50 sq.)

Les évangélistes ne disent pas ce que les « saints » ressuscités firent pendant et après leur expédition de masse à Jérusalem, s'ils restèrent en vie ou allèrent se recoucher bien sagement dans leurs tombeaux. Quoi qu'en soit, on devait s'attendre à ce qu'un événement aussi extraordinaire fasse immanquablement une impression inouïe sur les témoins et convainque tout un chacun de la divinité de Jésus. Mais les Juifs, eux, restent là encore butés. De nouveau, ce sont les Romains, et eux seuls, qui s'inclinent devant la divinité.

« À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : Vraiment, celui-ci était le fils de Dieu ! » (Mathieu 27, 54)

Malgré tout cela, les grands-prêtres et les pharisiens déclarent que Jésus est un imposteur (Mathieu 27, 63), et quand il ressuscite d'entre les morts, cela n'a pas d'autre effet que ce pourboire déjà mentionné qui est versé aux témoins oculaires pour qu'ils fassent passer le miracle pour une escroquerie.

Ainsi, en conclusion du récit de la Passion, c'est encore la corruption juive qui transforme les braves soldats romains en instruments de la malignité et de la vilenie des Juifs opposant à la sublime générosité divine une fureur diabolique.

Servilité envers les Romains, haine anti-juive, cette narration force tellement la dose, et accumule tellement d'absurdités qu'on serait en droit de supposer qu'elle aurait été incapable de produire le moindre effet sur des gens doués de pensée. Et pourtant, nous savons qu'elle n'a que trop bien atteint son but. Ce récit baigné de lumière divine, anobli par le martyre du fier héraut d'une mission sublime, a été au cours des siècles l'un des moyens les plus importants utilisés pour éveiller même chez les esprits les mieux intentionnés de la chrétienté la haine et le mépris d'un judaïsme qu'ils ne connaissaient personnellement que de loin et dont ils se tenaient à distance ; un outil mis en œuvre pour décréter les Juifs lie de l'humanité, race remplie par nature de la noirceur et de l'obstination les plus infâmes, race qu'il faut tenir à l'écart de toute communauté humaine et mater d'une main de fer.

Mais il aurait été impossible que cette perception du judaïsme s'impose si elle ne s'était constituée à une époque de haine et de persécution universelles des Juifs.

Née de la mise au ban du judaïsme, elle l'a considérablement renforcée, l'a prolongée et a élargi son rayon d'action.

Ce qui se présente comme l'histoire de la Passion de Jésus-Christ est au fond seulement un document qui témoigne du chemin de croix du peuple juif.

 

Notes de K. Kautsky

136 Notons ici à titre de curiosité « le miracle stylistique accompli par Mathieu, qui fait entrer Jésus en même temps sur deux montures » (Bruno Bauer, Critique des évangiles, III, p. 114). Les traductions traditionnelles camouflent ce miracle. Par exemple chez Luther : « Et ils amenèrent l'ânesse et son poulain et posèrent leurs habits dessus et l'assirent dessus. » (Mathieu 21, 7) L'original dit : Et ils amenèrent l'ânesse et son poulain et posèrent leurs habits sur les deux (ἐπ᾽ ἀυτῶν) et l'assirent sur les deux((ἐπάνω ἀυτῶν). Ils avaient beau se sentir libres de dénaturer le texte, les copistes ont reproduit ce passage tel quel les uns après les autres, ce qui est symptomatique de la distraction et de la balourdise des compilateurs des évangiles.

137 Schürer, Histoire du peuple juif, II, p. 211.

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