1940 |
Source : Œuvres, T. XXIII. Article (T 4815), traduit du russe, avec la permission de la Houghton Library. Nous ne connaissons pas la date exacte, en mai 1940, de la rédaction de cet article. |
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Léon Trotsky
Œuvres
Le Mémorandum Tanaka
Mai 1940
La presse americaine a jusqu'à présent considéré le « Mémorandum Tanaka » [1] comme un document douteux.
Le 23 avril 1940, le contre-amiral Taussig [2] a fait référence au « Mémorandum Tanaka » dans son très intéressant rapport à la commission sénatoriale sur les affaires navales. Le contre-amiral Taussig a été désavoué par son propre département. Ce n'est pas mon intention d'entrer dans cette controverse. Je crois que le contre-amiral Taussig avait ses raisons de parler et que le département de la Marine avait les siennes de désavouer ses idées. Il est même très possible que le désaveu n'ait pas constitué une surprise pour le contre-amiral. Mais, je le répète, cela ne me concerne pas. Autant que je puisse en juger, le contre-amiral Taussig est expert qualifié en ce qui concerne le moral, les tâches et la politique d'Extrême-Orient. Il ne doute pas de l'authenticité du « Mémorandum Tanaka » . Le New York Times cependant, en rendant compte de cette session de la commission sénatoriale sur les affaires navales, a trouvé nécessaire de rappeler une fois de plus à ses lecteurs que « les Japonais ont toujours assuré avec insistance que le prétendu "Mémorandum Tanaka" était un faux chinois » . Ainsi, même aujourd'hui, quelque seize ans après la publication du « Mémorandum » , celui-ci demeure encore un document suspect et controversé.
Le « Mémorandum Tanaka » n'est pas un faux. Une analyse attentive de son texte et de son contenu en et par lui-même l'atteste suffisamment. En outre, l'auteur de ces lignes est en possession de faits qui vérifient totalement et irréfutablement l'authenticité du « Mémorandum Tanaka » .
Il aurait fallu un génie dans la confection de faux pour exécuter un faux aussi complexe avec pareille pénétration dans la situation objective et la psychologie politique des milieux dirigeants du Japon. Cependant, en règle générale, les génies ne s'occupent pas d'effectuer des faux, mais consacrent leurs énergies à d'autres entreprises. Bien sûr on n'a pas manqué de faux pendant la dernière guerre et les années suivantes de l'après-guerre. Il suffit de rappeler les fameux documents Sisson [3] sur la république des soviets. En règle générale – et je ne connais aucune exception – les documents de ce genre sont très grossiers. Ils ont tendance à révéler la psychologie des faussaires eux-mêmes ou des milieux auxquels ils sont destinés, plus que la psychologie des individus ou des groupes au nom desquels ils sont fabriqués. Si de tels documents sont crédibles, c'est seulement parce qu'on manque de familiarité avec le milieu dont ils sont censé émaner. Le gouvernement soviétique était formé d'individus totalement inconnus de l'opinion publique mondiale. Il n'est guère étonnant qu'il ait été possible de leur assigner n'importe quel objectif et de le faire dans toutes les langues.
Il en va autrement du gouvernement impérial du Japon. Il constitue un milieu ancien et traditionnel. Quiconque a suivi avec soin l'évolution de la politique japonaise ne peut pas ne pas reconnaître que ce document, avec son réalisme cynique et le fanatisme glacé de la caste dirigeante, a son origine dans ce milieu. Le document est crédible. Le texte est valide. Son contenu emporte la conviction parce qu'il parle de lui-même.
Le Japon est aujourd'hui le maillon le plus faible de !a chaîne impérialiste. Sa superstructure financière et militaire repose sur la fondation d'une barbarie agraire semi-féodale. Les explosions périodiques à l'intérieur de l'armée japonaise ne sont que le reflet de la tension intolérable des contradictions sociales à l'intérieur de ce pays. Le régime dans son ensemble ne se maintient que par la dynamique des conquêtes militaires. La base programmatique de ces conquêtes est fournie par le « Mémorandum Tanaka » .
Autant que je m'en souvienne, le « Mémorandum » est basé sur le testament de l'empereur Meiji [4]. Ce testament lui-même est évidemment un mythe. Mais l’agression japonaise est entrelacée de traditionalisme. Tout en créant une flotte gigantesque du type le plus moderne, les impérialistes japonais préfèrent baser leurs activités sur les vieilles traditions nationales. De même que les prêtres placent leurs affirmations et leurs désirs dans la bouche des divinités, de même les impérialistes japonais font passer leurs plans et leurs combinaisons très modernes pour la volonté des augustes ancêtres de l'empereur régnant. De la même façon, Tanaka recouvrait les aspirations impérialistes des cliques dirigeantes en faisant référence au testament inexistant d'un empereur.
Ce document n'a pas jailli tout prêt du crâne du baron Tanaka. Il constitue une généralisation des plans formulés par les dirigeants de l'armée et de la marine, et, en un certain sens, une réconciliation et une somme théorique de ces plans [5]. On peut supposer que bien des variantes ont précédé le texte final, et qu'il y a eu bien des discussions dans des cercles intimes, « officieux » et ainsi d'autant plus influents. Il s'agissait d'attacher le sceau de la volonté impériale à ces aspirations des milieux de l'armée et de la marine. La condition physique et mentale du vieil empereur était telle que sa signature ne pouvait être d'aucune autorité pour les initiés. C'est pourquoi les conspirateurs impérialistes attendirent la montée sur le trône de l'empereur Hiro-Hito [6] avant de lui présenter, pour qu'il le signe, ce document qui, selon toutes indications, avaient reçu son ultime formulation sous la direction du général Tanaka.
Cependant, indépendamment de ces conditions générales, l'auteur de ces lignes peut se porter garant des faits suivants. Le « Mémorandum Tanaka » a été d'abord photographié à Tokyo sous la forme d'un film qui n'a pas été développé. J'ai peut-être été la toute première personne qui ait pris connaissance en traduction anglaise et russe du texte japonais.
À cette époque, les rapports avec le Japon étaient très alarmants pour la politique extérieure soviétique. L'Extrême-Orient était pauvrement défendu. Les défenses du chemin de fer oriental chinois [7] étaient pires encore. Il n'était pas question en ces jours de vendre le chemin de fer aux Japonais, non pas tant parce que Moscou n'était pas prêt à le vendre, mais avant tout parce que Tokyo n'était nullement enclin à l'acheter puisqu'il se préparait à l'avoir pour rien.
Pendant toute cette période, Moscou proposa avec persistance la conclusion d'un pacte de non-agression à Tokyo. Tokyo se déroba diplomatiquement devant ces propositions sous le prétexte que le temps n'était pas encore mûr pour un tel traité. À cette époque, on abordait encore la question des traités avec une apparence de sérieux. En quelques années, il allait devenir déjà la règle qu'un pacte de non-agression était le meilleur prélude d'une invasion militaire. En ces années, cependant, le Japon, en tout cas, préféra se dérober.
Moscou ne détournait jamais son regard de l'Orient. D'un côté, il y avait la menace permanente des plans japonais. De l'autre, la révolution chinoise de 1925-1927 était en train de mûrir. De grands espoirs étaient liés à la révolution chinoise, y compris la sécurité des possessions soviétiques d'Extrême-Orient et du Chemin de fer Chinois d'Orient. L'auteur ne fait pas partie de ceux qui, au gouvernement, croyaient qu'il faudrait céder le chemin de fer aux Japonais dès que ces derniers auraient réussi à contrôler la Mandchourie.
Mais ni la durée de la révolution chinoise ni son succès n'étaient garantis d'avance. Le militarisme japonais était un fait qui existait, très palpable, très agressif. La révolution chinoise relevait de l'avenir. Il n'est guère étonnant que les services de renseignements soviétiques, dans toutes leurs branches – celle qui remplissait des missions militaires et celle du G.P.U. avaient l'ordre de surveiller attentivement toute initiative japonaise tant dans le domaine diplomatique que militaire.
Le service de renseignement militaire était sous une double juridiction : soumis d'un côté au commissariat à la Guerre et, de l'autre, au G.P.U. Le département étranger du G.P.U. était dirigé par un vieux bolchevik, Trilisser [8] qui fut plus tard révoqué et apparemment liquidé avec beaucoup d'autres. Le service de renseignement militaire était dirigé par Berzine, un vieux bolchevik letton. Je ne connaissais pas de près l'organisation de notre agence au Japon, n'étant que peu intéressé par les aspects techniques de la question. Je laissais cela à mes collaborateurs, d'abord Skliansky puis Ounschlicht [9] et dans une certaine mesure Rosengolz [10]. Permettez-moi de rappeler que Skliansky, l'un des plus éminents et des plus méritoires organisateurs de l'Armée rouge, se noya en 1924 ou 1925 au cours d'une promenade en bateau sur un lac en Amérique. Ounschlicht disparut et a été de toute évidence liquidé. Rosengolz a été fusillé sur le verdict du tribunal.
Ainsi les questions relatives au service de renseignement n'étaient-elles portées à ma connaissance que dans des affaires exceptionnelles portant sur des questions d'une grande importance militaire ou politique. C'est précisément ce qui se produisit dans l'occasion à laquelle j'ai fait allusion.
Les succès dont les renseignements soviétiques pouvaient alors se targuer ne relevaient nullement du hasard. Le parti avait à sa disposition beaucoup de gens qui étaient passés par une école sérieuse de conspiration et qui connaissaient bien toutes les méthodes et les subterfuges de la police et du contre-espionnage. Ils apportaient dans leur travail une expérience internationale, nombre d'entre eux ayant été émigrés dans différents pays et jouissant d'un vaste horizon politique. Ils avaient des amis personnels dans de nombreux pays. On ne manquait pas non plus de soutien désintéressé jusqu'au sacrifice de la part d'éléments révolutionnaires dans les divers pays. Dans bien des institutions gouvernementales des pays capitalistes, les fonctionnaires subalternes sympathisaient beaucoup avec la révolution d'Octobre. Pourvu que l'on sache comment, cette sympathie pouvait être utilisée dans l'intérêt du pouvoir soviétique. Ce fut fait.
Le réseau des agences à l'étranger était encore peu développé, loin d'être complet, mais, en compensation, d'heureuses liaisons individuelles produisaient parfois des résultats inattendus et extraordinaires.
Dzerjinsky, le chef du G.P.U. d'alors, fit plus d'une fois référence, avec satisfaction, aux extraordinaires sources d’information dont il disposait au Japon.
En dépit du caractère renfermé des Japonais, de leur capacité à garder des secrets – qui découle des conditions spécifiques, particulières, de leur milieu national et de l'inaccessibilité de la langue japonaise à l'écrasante majorité des étrangers – il faut dire que ce n'est pas là une règle absolue. La décomposition du vieux système trouve son expression non seulement dans le fait que, de temps en temps, de jeunes officiers ou fonctionnaires tirent sur les ministres qu'ils veulent abattre, m.ais aussi en ce que d'autres officiers ou fonctionnaires moins patriotes, las des mœurs spartiates, cherchent de ce côté des sources de revenus. J'ai connu des cas où des fonctionnaires japonais importants, affectés dans les consulats japonais dans des pays européens, ont vendu des secrets importants pour des sommes relativement modestes.
Dzerjinsky est entré au bureau politique après la mort de Lénine. L'initiative vint de Staline, Zinoviev et Kamenev qui voulaient attirer de leur côté l'honnête, mais vaniteux Dzerjinsky. Ils eurent un succès complet.
Dzerjinsky était un homme très volubile, très ardent et très soupe au lait. Cet homme à la volonté de fer qui avait fait des années de travaux forcés avait des traits de caractère tout à fait puérils. Un jour, pendant une réunion du bureau politique, il se targua d'avoir bon espoir d'attirer Boris Savinkov sur le territoire soviétique et de l'arrêter. Ma réaction fut un grand scepticisme. Mais Dzerjinsky eut raison. Savinkov fut attiré par des agents du G.P.U. sur le territoire soviétique et on l'arrêta. Peu de temps après, Dzerjinsky dit qu'il espérait s'emparer de Wrangel [11] de la même façon. Mais cette espérance ne se matérialisa pas, parce que Wrangel se révéla plus prudent.
Très souvent, sans donner aucun détail technique que personne ne lui demandait, il se vantait des succès de notre espionnage à l'étranger, particulièrement au Japon.
En 1925, un jour de l'été ou du début de l’automne, Dzerjinsky se mit à parler avec beaucoup d'excitation du fait qu'il s'attendait à obtenir un document exceptionnellement important du Japon. Il affirma avec extase que ce document, en et par lui-même, pouvait provoquer des bouleversements internationaux, des événements de grande importance, la guerre entre le Japon et les États-Unis, etc. Comme toujours dans ces cas-là, je restai plus sceptique.
« Les guerres ne sont pas provoquées par des documents » , objectai-je à Dzerjinsky. Mais il insistait : « Vous n'avez aucune idée de l'importance de ce document; c'est le programme des cercles dirigeants, approuvé par le Mikado lui-même : il comprend la conquête de la Chine, la destruction des États-Unis, la domination mondiale. »
« Votre agent n'a-t-il pas pu être abusé ? » demandai-je. « De façon générale, on n'écrit pas ce genre de documents. Pourquoi les mettrait-on sur le papier ? »
Dzerjinsky n'était pas très sûr sur ce point. Comme pour dissiper les doutes dans son propre esprit, il me répondit : « Dans ce pays, ils font tout au nom de l'Empereur. Pour justifier des mesures risquées, une politique risquée, des dépenses très élevées pour l'armée et la flotte, les chefs militaires et les diplomates ont cherché à tenter le Mikado avec une perspective colossale qui leur est également indispensable pour les aventures politiques dans lesquelles ils s'engagent. C'est pourquoi Tanaka a rédigé les plans des milieux militaires dans un rapport spécial à l'Empereur, et ce rapport a été approuvé par l'Empereur. Nous allons recevoir une copie photographique de ce document directement du ministère des affaires étrangères. »
Je me souviens que Dzerjinsky indiqua une somme qu'il fallait payer pour la copie photographique. Elle était relativement modeste, environ trois mille dollars américains.
J'appris de Dzerjinsky que le G.P.U. bénéficiait des services d'un fonctionnaire de grande confiance qui avait directement accès aux archives secrètes du ministère japonais des affaires étrangères. En moins d'un an, il avait déjà donné quelques informations très précieuses et manifestait beaucoup de précision et de conscience dans l'exécution de ses obligations d'espion. Il était très familier avec les archives et l'importance relative des documents. Ce fonctionnaire avait proposé de copier le document, mais le représentant du G.P.U., sur instructions de Moscou, exigea des copies photographiques. C'était beaucoup plus difficile. Il fallait faire entrer un technicien du G.P.U. dans le bâtiment du ministère ou apprendre au fonctionnaire l'art de la photographie. Ces difficultés techniques amenèrent du retard dans l'obtention du document. On prit plusieurs copies de chaque page et on envoya le film par plusieurs routes différentes. Toutes arrivèrent saines et sauves à Moscou.
Je dois avouer que je suis maintenant incapable de me rappeler – peut-être ne m'y intéressai-je pas à l'époque – si l'agent japonais était un de ces volontaires sincèrement dévoués au nouveau régime soviétique, ou l'un des nombreux agents stipendiés ou, finalement, un type représentant une combinaison des deux. Ce dernier était le plus répandu. Nous n'avions que peu de sympathisants au Japon.
« Le document est arrivé ! » annonça joyeusement Dzerjinsky. Où était-il ? Il était arrivé sous la forme d'un film qu'on était en train de développer. Le développement se passait bien et le document était traduit par nos experts japonais au fur et à mesure de son développement. Tous étaient saisis par le contenu des premières pages. Je fus informé par Trilisser (ç'aurait pu être Ounschlicht).
En temps que chef du département de la guerre, j'étais naturellement intéressé par les questions d'Extrême-Orient, mais il y avait un autre lien. Pendant la première période du régime soviétique, au cours des premiers mois d'avant février 1918, j'étais responsable du commissariat des affaires étrangères. À son arrivée d'Angleterre, Tchitchérine, que nous avions échangé contre plusieurs Anglais arrêtés, devint mon adjoint. Quand je passai à la Guerre, Tchitchérine, qui avait bien fait son travail, devint commissaire du peuple aux affaires étrangères à la suite d'une motion que je présentai au conseil des commissaires du peuple et au comité exécutif central des soviets. En tant que membre du bureau politique, j'avais l'habitude de préparer souvent avec Tchitchérine les documents diplomatiques les plus importants. D'un autre côté, chaque fois que, pendant la guerre civile, j'avais besoin de l'aide de la diplomatie, je prenais contact directement avec Tchitchérine.
En 1923, la troïka (Zinoviev-Kamenev-Staline) essaya de m'écarter de tout contrôle de la politique extérieure. La fonction fut assignée formellement à Zinoviev. Néanmoins les anciens rapports et, pour ainsi dire, l'ancienne hiérarchie subsista officieusement. Même en 1925, alors que j'avais formellement déjà quitté la Guerre et avais la responsabilité du modeste comité des concessions, je fus, en tant que membre du bureau politique, nommé chef de la commission sur les affaires d'Extrême-Orient, Japon et Chine. Parmi les membres de cette commission se trouvaient Tchitchérine, Vorochilov, Krassine, Roudzoutak et autres.
Staline se gardait bien encore de s'aventurer sur la glace glissante de la politique internationale. La plupart du temps il écoutait et observait, ne formulant son opinion ou se contentant de voter après que les autres se fussent exprimés.
Zinoviev qui avait formellement la charge des affaires diplomatiques, avait, comme on sait, tendance à paniquer dès que commençaient les difficultés. Tout cela explique amplement pourquoi le document arrivé de Tokyo me fut transmis directement.
Je dois reconnaître que l'ampleur du plan, le froid et impitoyable messianisme de la clinique bureaucratique du Mikado me stupéfièrent. Mais il n'y eut pas dans mon esprit le moindre doute quant à l'authenticité du document, non seulement parce que je savais son histoire mais à cause de sa validité interne.
Admettons que les Chinois aient réussi à trouver un faussaire idéal pour fabriquer ce document, la question demeure de savoir comment exactement ce faux chinois a été rangé comme document secret, spécial au ministère japonais des affaires étrangères ? Le ministère des affaires étrangères s'est-il débrouillé lui-même pour transmettre le faux document chinois et le faire passer pour un document japonais authentique ? Les Japonais n'avaient pas le moindre intérêt à la circulation d'un tel document ni à lui donner crédit. Ils l'ont démontré presque mathématiquement en le dénonçant comme un faux dès sa publication.
Le film fut développé et la traduction faite immédiatement dans les bureaux du service de renseignement et on porta immédiatement le tout au Kremlin. Les photostats étaient encore humides et la traduction sous la forme d'un premier projet approximatif. Il fallut y faire ensuite pas mal de corrections.
Les autres membres du bureau politique ont-ils eu connaissance de ce document en même temps que moi, ou un peu après ? Je n'ai pas là-dessus de souvenir précis. En tout cas, quand le bureau politique se réunit, tous ses membres connaissaient ce document. Bien que les relations personnelles aient déjà été tendues à l'époque, tous les membres du bureau politique semblaient disposés à se rapprocher les uns des autres à cause de ce document. Dans la discussion préliminaire, le thème principal était, bien entendu, la voracité de l'impérialisme japonais. On parlait de cette mégalomanie où le mysticisme et le cynisme se doublaient remarquablement l'un l'autre avec un étonnement mêlé d'une admiration à contrecœur.
« C'est peut-être un poème, un faux ? » demanda Boukharine qui, de toute sa puérile crédulité, aimait, à toute occasion jouer le rôle de l'homme d’État prudent. Dzerjinsky explosa, comme d'habitude.
« Je vous l'ai déjà expliqué » , dit-il parlant avec son accent polonais, toujours plus marqué quand il s'excitait, « ce document nous a été envoyé par un de nos agents qui a montré qu'il était tout à fait digne de confiance, et que ce document était conservé dans la partie la plus secrète des archives du ministère de la Marine. Notre agent a introduit notre photographe dans le bâtiment. Il ne savait pas lui-même se servir d'un appareil. Peut-être pensez-vous que les amiraux japonais eux-mêmes ont mis un document faux dans leurs archives secrètes ? À l'origine, le ministère de la Marine n'en avait pas de copie. n’était conservé d'abord seulement dans les archives personnelles de l'Empereur, avec une copie au ministère des affaires étrangères. Puis les ministères de l'armée et de la marine ont réclamé leurs propres copies. Notre agent a su le moment exact où une copie arriverait des affaires étrangères. On a pris pour ce transfert d'importantes précautions. Notre agent a finalement réussi à lui mettre la main dessus parce qu'une copie de document est finalement allée dans les archives du ministère de la Marine. Peut-être pensez-vous que ce fut une fraude délibérée ? »
Quant à moi, je le répète, je ne doutais absolument pas de l'authenticité de ce document, n'était-ce que sur la base de sa validité interne. « Admettons un instant, dis-je, que ce docu-ment soit un faux, il nous faut aussi admettre qu'il est l'œuvre des Japonais eux-mêmes. Pour quoi faire ? Pour nous le vendre deux ou trois mille dollars ? Pour enrichir le trésor du ministère de la Marine de trois mille dollars ? Ou bien veulent-ils à leur façon nous provoquer, nous faire peur ? Mais nous connaissions déjà leur appétit, pas à cette échelle pourtant. Ils savent qu'en dépit de toutes leurs provocations nous faisons tout pour éviter un conflit. Un document programmatique ne pourrait d'aucune façon nous faire changer de politique. »
La discussion se termina rapidement sur ce point. Toutes ces circonstances et toute une série de détails techniques que je n'ai bien entendu pas gardés en mémoire, ne m'ont laissé aucun doute sur l'authenticité du document.
La question suivante était : que faire ? Nous avions entre nos mains une charge d'une grande puissance explosive. Il y avait bien entendu le danger de nous faire sauter nous-mêmes. À tous points de vue, il n'était pas recommandé de le publier dans la presse soviétique. En premier lieu, cela révélerait aux autorités japonaises qu'un agent d'une valeur extraordinaire était au service de notre espionnage. Dzerjinsky ne l'aurait en aucun cas accepté. Il y avait aussi des considérations politiques beaucoup plus importantes. Les plans du Japon reposaient sur plusieurs décennies. Le Kremlin était intéressé à gagner quelques années, même quelques mois. Nous ménagions les Japonais de toutes les façons. Nous faisions de très grandes concessions. Notre diplomate le plus sage, le plus attentif, le plus doux, Joffé, travaillait au Japon. Publier ce document à Moscou signifiait déclarer publiquement aux Japonais que nous cherchions un conflit. La balance allait tout de suite pencher du côté des milieux les plus belliqueux dans l'armée et la flotte japonaises. Il était tout à fait déraisonnable de provoquer le Japon en publiant ce document qui, en outre, pouvait ne pas être cru à l'étranger.
Zinoviev fit d'abord la proposition de publier ce document dans la revue L'Internationale communiste. Cette méthode de publication laisserait le gouvernement lui-même sur la touche. Mais personne ne voulut en entendre parler et Zinoviev lui-même n'insista pas sur cette proposition hâtive.
Je proposai un plan que j'avais élaboré avant de venir à la réunion du bureau politique. Il fallait publier ce document à l'étranger et éviter tout lien entre lui et Moscou, sans minimiser son effet, sans provoquer de méfiance, sans compromettre les agents du G.P.U. au Japon. Mais où ? L'endroit s'imposait littéralement de lui-même : aux États-Unis. Je proposai qu'après avoir été traduit en anglais le document soit transmis à la presse par un ami digne de confiance et jouissant d'une certaine autorité, un ami de la république soviétique aux États-Unis. À ce moment-là, ce n'était pas encore une profession que d'être un ami de l'Union soviétique. Les amis n'étaient pas nombreux; les personnalités importantes et influentes n'étaient que trop rares. En tout cas, cette tâche s'avéra plus difficile que je ne l'avais présumé.
Nous avions l'impression qu'on allait littéralement nous arracher des mains ce document. Dzerjinsky espérait récupérer facilement toutes les dépenses de notre agence japonaise. Mais ce n'est pas du tout ainsi que cela tourna. Il n'était pas facile de donner une version crédible de la façon dont le document avait été obtenu de Tokyo. Toute référence à la source réelle, le G.P.U., allait soulever une méfiance supplémentaire. En Amérique, on allait naturellement avoir le soupçon que le G.P.U. avait lui-même fabriqué ce document pour empoisonner les rapports entre le Japon et les États-Unis.
On faisait péniblement la traduction anglaise à Moscou. On envoya les photostats avec le texte anglais à New York en même temps et on avait de cette façon éliminé toute trace d'une liaison entre ce document et Moscou.
Il ne faudrait pas oublier que cela se passait sous l'administration du président Coolidge et du secrétaire d’État Hughes [12], c'est-à-dire d'une administration très hostile à l'Union soviétique. Il y avait tout lieu de craindre que des experts hostiles ne décrètent simplement que ce document était une fabrication de Moscou. C'est un fait qu'il arrive que les documents faux soient reconnus authentiques cependant que les documents authentiques sont assez souvent qualifiés de faux.
À ma connaissance, la presse américaine ne fit aucune référence à Moscou comme le point clé par où était passé le document entre Tokyo et New York. Il n'y avait cependant aucune « mauvaise intention » de la part de Moscou dans cette affaire, à moins qu'on ne considère comme telle d'obtenir un document des archives secrètes d'une puissance hostile. Nous étions simplement incapables de trouver un autre moyen de porter ce document à l'attention de l'opinion publique mondiale autrement qu'en le publiant dans la presse américaine sans indiquer de source ou plutôt en dissimulant le plus possible la source véritable.
Dans ces années, la république soviétique n'avait pas encore sa propre représentation diplomatique aux États-Unis. À la tête de l'Amtorg [13] se trouvait l'ingénieur Bogdanov [14]. Lui et ses collègues, qui sont aujourd'hui mieux connus et plus influents, remplissaient toutes sortes de missions diplomatiques. Je ne peux me souvenir au juste lequel d'entre eux s'est vu confier la tâche de trouver parmi les Américains une personne compétente et de mettre par son intermédiaire le document en circulation. En tout cas, ce ne serait pas difficile de le vérifier, puisque ce document a été proposé aux publications les plus influentes dans l'ordre de leur importance.
Selon certaines indications, le « Mémorandum Tanaka » fut signé par le Mikado en juillet 1927. Dans ce cas, il est tout à fait évident que le document fut envoyé à Moscou avant d'avoir été réellement signé par le Mikado. Comme on l'a déjà dit, le document avait fait l'objet d'une discussion dans les sommets restreints de l'armée, de la marine et du corps diplomatique japonais. C'est précisément pendant cette période que des copies avait été fournies aux ministères compétents. Tanaka devint premier ministre en avril 1927. Il a pu très bien obtenir ce poste de premier ministre précisément parce qu'il entreprenait d'obtenir la sanction de l'empereur pour ce programme de l'aile extrémiste des militaristes et impérialistes japonais.
Pourquoi les autorités japonaises ont-elles décrété que le « Mémoire Tanaka » était un faux des Chinois ? De toute évidence, elles ignoraient le rôle de Moscou dans la publication de ce document. La publication du « Mémoire » dans la presse américaine et pas dans la presse soviétique a naturellement donné l'idée que le « Mémoire » était par un biais ou un autre tombé entre des mains chinoises qui s'étaient empressées de l'envoyer aux États-Unis.
II est difficile de comprendre pourquoi Moscou, qui est le mieux informé sur cette question, persiste à garder le silence sur le « Mémoire Tanaka » . La copie photographique originale a été reçue à Moscou dans des conditions qui interdisent tout doute sur son authenticité. Ce document remarquable a été envoyé à l'étranger, précisément aux États-Unis, de Moscou, du Kremlin. Il est étrange que l'authenticité du document soit encore suspectée même aujourd'hui. Moscou se tient coi. Il est certain que Moscou avait à cette époque d'abondantes raisons de dissimuler sa participation à la publication et à la dénonciation du « Mémoire Tanaka» . La première des considérations était de ne pas provoquer Tokyo. C'est ce qui explique pourquoi le Kremlin a fait tout ce détour pour le rendre public. Mais la situation a radicalement changé dans la décennie et demie écoulée. Moscou sait parfaitement que les conditions techniques, les considérations conspiratives qui à l'origine ont obligé à dissimuler la source de l'information, ont depuis longtemps disparu. Les personnes impliquées ont disparu depuis longtemps (la plupart fusillées). Les méthodes ont changé. La fuite au Japon du général Loutchkov [15], un important chef du G.P.U., trace une ligne de clivage entre deux périodes de la direction de l'espionnage. Même si Loutchkov n'a pas livré ses anciens agents aux Japonais – et sa conduite me fait penser qu'il a révélé tout ce qu'il savait – Moscou doit avoir depuis longtemps éliminé précipitamment tous ses agents et changé depuis longtemps ses liaisons, compte tenu du danger Loutchkov. De tous les points de vue, le silence du Kremlin est parfaitement incompréhensible.
Il faut supposer que joue ici l'excès de prudence qui conduit souvent Staline à ignorer d'importantes considérations au nom d'autres,secondaires et mineures.
Il est plus que vraisemblable que cette fois également Moscou ne souhaite pas causer le moindre ennui à Tokyo compte tenu des négociations actuellement en cours, dans l'espoir d'aboutir à un accord plus durable et plus stable. Toutes ces considérations cependant reculent à l'arrière-plan au fur et à mesure que la guerre mondiale élargit ses cercles concentriques et alors que le Japon n'attend que l'occasion favorable en Extrême-Orient pour faire le prochain pas vers la réalisation du « Mémoire Tanaka » .
Je me demande pourquoi je n'ai pas raconté cet épisode avant cet épisode qui éclaire l'un des documents politiques les plus importants de l'histoire contemporaine ? C'est simplement parce que je n'en ai pas eu l'occasion. Dans l'intervalle entre la réunion du bureau politique où fut soulevée pour la première fois en 1925 la question du document de Tanaka, et la période où je me suis moi-même trouvé en exil à l'étranger et où j'ai eu l'occasion de suivre de plus près les affaires internationales dans cet intervalle, il y a eu les années de cruelle lutte intestine, d'arrestation, d'exil en Asie centrale puis en Turquie. Le document Tanaka restait endormi dans les recoins de ma mémoire.
Le cours des évènements en Extrême-Orient a corroboré le programme de Tanaka à un point tel que cela exclut tout doute quant à l’authenticité de ce document [16].
Notes
| 1 | Le baron Giichi Tanaka (1863-1929), officier de carrière au Japon, sous-chef de l'état-major général en 1915, ministre des Affaires étrangères et Premier ministre de 1927 à sa mort, était réputé auteur d'un« mémoire» en 1927. |
| 2 | Joseph Kneffer Taussig (1877-1947), d'origine allemande, diplômé de l’École navale en 1899, contre-amiral en 1931, avait commandé ensuite la 3° Flotte. |
| 3 | Edgar Grant Sisson (1875-1948), ancien collaborateur du Collier's Weekly et du Cosmopolitan, était directeur général de l'action étrangère en Russie au Committee on Public Information et avait été envoyé en mission en Russie soviétique, d'où il avait rapporté des « documents » qui étaient en réalité des faux destinés à prouver que les bolcheviks étaient des agents allemands. |
| 4 | Meiji était le nom de règne de !'Empereur du Japon Mutsuhito (1852-1912) dont le règne marqua le passage du Japon de l'ère féodale à l'ère capitaliste. |
| 5 | Dans la note déjà citée qu'il nous a adressée, Brian Pearce précise que l'origine du « document » pourrait être des bribes mises ensemble par des agents de renseignement après une conférence au sommet des principaux dirigeants japonais en juin-juillet 1927 ; le rapport aurait confondu les arguments et mélangé les vues de Tanaka et celles de ses adversaires. C'est juste après cette conférence que le document fut publié en Chine avec la mention « juillet 1927 » . |
| 6 | Premier problème de date par rapport au témoignage de Trotsky : c'est en 1926 que Hiro-Hito est monté sur le trône. Hiro-Hito était né en 1901. |
| 7 | Le chemin de fer de l'Est chinois était la portion originale du Transsibérien qui traversait la Mandchourie pour atteindre Vladivostok. Le seigneur de la guerre Zhang Suolin avait tenté de s'en emparer en 1929. ce qui avait provoqué discussion et crise au sein de !'Opposition de gauche naissante. En 1935, Staline l'avait vendu au gouvernement fantoche de Mandchourie, alors protectorat japonais. |
| 8 | Meyer A. Trilisser (1884-1934), membre du parti depuis 1902, avait fait de nombreuses années de bagne. Il avait fait révolution et guerre civile en Sibérie, avait été chef du département étranger du G.P.U. de 21 à 26, puis était devenu adjoint de Menjinsky. le successeur de Dzerjinsky. |
| 9 | Iossif S. Ounschlicht (1879-1938) avait rejoint le parti en 1900 et connu le bagne; en 17, il était aussi membre du C.M.R. puis de la Tchéka. Il avait été exécuté en prison. |
| 10 | Arkadi P. Rosengolz (1889-1938) avait rejoint le parti en 1905 et été un proche collaborateur de Trotsky pendant la guerre civile. Membre de l'Opposition, il avait capitulé en 1927. |
| 11 | Piotr N. Wrangel (1878-1928), baron et général tsariste, fut le chef de la dernière armée blanche qui s'opposa au pouvoir des bolcheviks dans la guerre civile avec le soutien français. |
| 12 | John Calvin Coolidge (1872-1933), ancien avocat, vice-président puis président des États-Unis, au total de 1923 à 1929. Ce membre du parti républicain s'était fait connaître en brisant la grève des policiers de Boston. Charles Evans Hughes (1862-1948), candidat républicain contre Wilson en 1916, fut secrétaire d’État de 1921 à 1925 et ensuite juge à la Cour suprême. Il quitta le gouvernement en mars 1924. |
| 13 | L'Amtorg Trading Corporation avait été fondée en 1924 pour le commerce américano-soviétique : elle était l'équivalent d'une délégation commerciale, mais sans statut diplomatique. |
| 14 | Piotr A. Bogdanov (1882-1936) alla aux États-Unis après 1926. |
| 15 | Henrikh S. Loutchkov (1900-1945), bolchevik, engagé dans l'Armée rouge en 1918, était entré dans la Tchéka en 1920. Il était au temps d'Iagoda l'adjoint du chef du service spécial, G. A Moltchanov; épargné par la purge du G.P.U. déclenchée par Ejov, il avait été affecté en Extrême-Orient et avait négocié son passage côté japonais, franchissant les lignes le 13 juin 1938 et apportant des informations d'ordre militaire. Trotsky n'avait jamais commenté cette défection-là, dont la presse occidentale avait, il est vrai, peu parlé. mais qui était de taille : Loutchkov était au G.P.U. un personnage beaucoup plus important que Krivitsky, par exemple. Le récit de Trotsky – nous avons indiqué les obstacles chronologiques insurmontables et incontournables qui nous sont signalés par la note de Brian Pearce – ne peut être accepté. S'agit-il d'une confusion, ou d'une reconstitution ? Voilà une étude que nous ne nous sentons pas la capacité de faire, mais que pourrait tenter un chercheur déjà rompu aux choses du Japon et qui accepterait d'entrer dans l'univers de Trotsky. |
| 16 | Trotsky devait rapidement découvrir qu'il avait commis des erreurs de date. Mais nous n'avons pas trouvé de document dans lequel il avait repris l'ensemble de la question. |