1940 |
Source : Œuvres, T. XXIII. Lettre à J. Vanzler (10946), traduite de l'anglais, avec la permission de la Houghton Library. |
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Léon Trotsky
Œuvres
[Sur un travail historique]
2 mai 1940
Cher Camarade [1],
J'ai lu attentivement votre manuscrit. Mon impression initiale n'a fait que se renforcer : vous connaissez très bien la littérature sur cette question et vous avez composé un travail très sérieux. Je n'ai absolument aucune objection de principe à lui faire, seulement quelques remarques critiques ici ou là. J'écris en russe, parce que cela m'est plus facile.
Votre premier chapitre s'appelle « Particularités du développement capitaliste russe : une illustration historique du développement combiné et inégal » . Je placerais inégal avant combiné, parce que le second sort du premier et le complète. À part cela, dans le cours du même chapitre, les concepts de développement inégal et combiné, bien qu'illustrés par des faits, ne sont pas définis. À mon avis, vous devriez donner une définition théorique brève du développement inégal et combiné.
Page 12, dixième ligne à partir du bas, on dit que les Narodniks [2] ne comprenaient absolument pas les classes dans la société. Cette affirmation est trop catégorique. Comme tout mouvement petit-bourgeois ils distinguaient très bien la classe de la noblesse, la grande bourgeoisie, la bureaucratie et même les koulaks. Mais ils ignoraient la distinction entre le prolétariat et la paysannerie, comme aussi la stratification de la paysannerie elle-même. En d'autres termes, ils transformaient tous les travailleurs en une seule « classe » .
Page 13, à la fin du paragraphe, vous attribuez à Lénine ce qui revient de plein droit au Groupe l’Émancipation du Travail (13° ligne à partir du bas).
Page 14. Vous écrivez que Volkhonsky, Chichko et Kravtchinsky [3] sont restés plus tard avec les socialistes révolutionnaires de droite. Autant que je sache, ils sont tous morts avant la scission du parti social révolutionnaire en gauches et droites [4]. Kravtchinsky est même mort avant la fondation du parti social révolutionnaire.
À la même page, on dit qu'aux environs de 1879 une partie des Narodniks a perdu confiance dans les méthodes conspiratives d'organisation. Ce pourrait être une cause de malentendus. Les Narodniks ont perdu confiance dans la possibilité de l'organisation illégale des masses. Mais l'organisation des Narodniks est restée conspirative.
À la même page, vous dites que la nouvelle organisation était appelée « Peuple et Liberté » . C'est un malentendu. Son nom était« La Volonté du Peuple » . Comme on le sait, le mot « volja » en russe a deux sens : liberté et volonté, au sens de droit de décider.
À la même page, vous dites que Plékhanov [5] organisa un troisième groupe qu'on appela d'abord« Redistribution noire » . En réalité,« Terre et Liberté » se scinda en deux organisations « La Volonté du Peuple » et « Redistribution noire » .
Page 16. Vous dites au début: « Le mouvement narodnik était anti-marxiste précisément parce qu'il ignorait les ouvriers. » Il serait mieux, il me semble, de dire qu'il ignorait le caractère de classe indépendant du prolétariat, dissolvant les ouvriers dans le peuple travailleur en général.
À la page 17, vous dites du mouvement « La Volonté du Peuple » qu'il était don-quichottesque et héroïque. J'abandonnerais la caractérisation « don-quichottesque » . Il y a dans le don-quichottisme un élément comique qui était tout à fait absent de « La Volonté du Peuple » .
Page 21. Treizième ligne à partir du bas. Vous parlez ici des adhérents de La Volonté du Peuple alors que vous devriez, à mon avis, parler des Narodniks en général.
Page 26. Vous parlez du fait que l'idée de Plékhanov sur l'intelligentsia était typiquement menchevique. Cela sonne un peu comme un anachronisme, car les mencheviks sont apparus nettement plus tard.
À la fin de la même page, il est dit avec une condamnation que le groupe Émancipation du Travail était encore partisan de la terreur. Il me semble qu'il faudrait expliquer qu'il s·agit de la terreur individuelle, qui isolait les révolutionnaires du mouvement ouvrier et concentrait tous les espoirs sur les exploits d'un petit cercle de « héros » . Nous étions aussi pour la terreur, mais la terreur de masse, exercée par la classe révolutionnaire.
Page 23. L'opposition de Blagoiev [6] et Plékhanov n'est vraie que dans la mesure où elle est bien connue. Il est vrai que Blagoiev passa à la III° Internationale, ce qui lui donna du crédit. Mais tout de même, il restait un bien grand opportuniste dans les questions de la lutte révolutionnaire.
Ce sont là toutes mes observations. Comme vous le voyez, elles touchent plus les formulations que l'essence des choses. De façon générale, ce travail sera utile au plus haut degré.
P.-S. : Votre intérêt a-t-il été attiré par le prétendu Mémoire Tanaka de l'ancien ministre japonais des affaires étrangères. Les prétentions japonaises à la suprématie mondiale sont exposées dans ce mémoire. Auriez-vous par hasard quelque matériau ou donnée en rapports avec ce mémoire ? Si non, il n'est pas nécessaire de chercher.
Notes
| 1 | Joseph Vanzler était étudiant en chimie à Harvard quand il avait rejoint l'Opposition de gauche au début des années 30. Russe d'origine, il avait traduit en américain plusieurs articles de Trotsky et avait commencé à correspondre avec lui, l'aidant dans ses recherches historiques. Il avait entrepris un gros travail sur l'histoire du socialisme en U.R.S.S. dont il avait envoyé la première partie à Trotsky pour avoir son opinion. |
| 2 | Les narodniks (en russe narodniki) sont les « populistes » dont le parti socialiste révolutionnaire est l'expression politique la plus connue et qui ont fourni nombre de terroristes à l'époque tsariste. |
| 3 | Feliks V. Volkhonsky (1846-1914), Léonide E. Chichko (1852-1910) et Sergéi N. Kravtchinsky (1852-1895) étaient des narodniki historiques de l'époque précédant la naissance du parti s.r. |
| 4 | La scission du parti s.r. s'étant produite en 1917, les trois hommes en question étaient morts depuis longtemps. |
| 5 | Georgi V. Plékhanov appartenait au groupe narodnik de la première époque et fut l'un des intellectuels qui, entre 1876 et 1879, « allèrent au peuple » et tentèrent d'organiser les paysans. Il fit scission en 1879, commençant son évolution vers le marxisme. Ses adversaires se lancèrent dans le terrorisme et furent écrasés après l'assassinat du tsar Alexandre II en 1881. |
| 6 | Dimitür Blagoiev (1855 ou 1859-1924), cordonnier né en Macédoine établit en 1883 un lien avec le cercle de Plékhanov. Revenu en Bulgarie en 1885, il dirigea en 1903 la fraction tesnjak (proche des bolcheviks) dans le parti bulgare et fut ainsi l'un des premiers dirigeants du P.C. bulgare à sa naissance. |