1940

Lettre au Procureur général (T 4876-3), traduit du castillan, avec la permission de la Houghton Library.

Source : Œuvres, T. XXIV.

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Léon Trotsky

Œuvres

Lettre au procureur général du Mexique

27 mai 1940

Au cours de mon interrogatoire par un représentant du bureau du procureur général le 24 mai, il m'a été demandé, entre autres choses, qui je suspectais d'être derrière l'attentat contre ma vie. J'ai répondu : Joseph Staline. J'ai donné des explications détaillées sur les méthodes d'organisation du G.P.U. dans les pays étrangers. Cette partie de mon témoignage a été laissée complètement en dehors du procès-verbal, sans aucun doute pour des raisons d'étiquette internationale ou peut- être du fait d'aspects techniques de la procédure. Mais puisque les autorités sont intéressées avant tout à résoudre l'affaire, je sens de mon devoir de compléter mon bref témoignage sur le crime ici, parce que, selon moi, ce témoignage est d'une importance décisive quand à la façon de mener en général l'enquête judiciaire.

Il est avant tout nécessaire d'affirmer que la tentative d'assassinat ne pouvait avoir d'autre instigateur que le Kremlin, que Staline, par l'intermédiaire de l'agence du G.P.U. à l'étranger. Au cours des toutes dernières années, Staline a abattu des centaines de mes amis réels ou prétendus. Il a réellement exterminé ma famille entière, à l'exception de moi- même, de ma femme et d'un de mes petits-enfants. Par l'intermédiaire de ses agents à l'étranger, il a assassiné un des vieux dirigeants du G.P.U., Ignace Reiss, qui s'était publiquement déclaré mon partisan. Ce fait a été établi par la police française et les tribunaux suisses. Les mêmes agents du G.P.U. qui ont tué Reiss filaient mon fils à Paris [1]. La nuit du 7 novembre 1936, des agents du G.P.U. ont pénétré par effraction dans le bureau parisien de l'Institut hollandais d'Histoire sociale et y ont volé une partie de mes archives. Deux de mes secrétaires, Erwin Wolf et Rudolf Klement ont été assassinés par le G.P.U., le premier en Espagne et le second à Paris. Tous les spectaculaires procès de Moscou en 1936-1937 avaient pour but de me jeter aux mains du G.P.U.

Il serait possible d'allonger considérablement la liste de ces crimes. Tous avaient pour but mon annihilation physique. Derrière tous ces actes, il y a Staline. L'arme qui est dans ses mains, c'est la police secrète soviétique, appelée le G.P.U., avec ses sections dans tous les pays étrangers. Seuls des gens qui ont intérêt à dissimuler les traces de ces crimes peuvent nier voir jeter le moindre doute sur ces actes bien connus.

En disant cela, je n'exclue pas la possibilité de la participation de la Gestapo de Hitler dans la tentative d'assassinat [2]. Le G.P.U. et la Gestapo sont jusqu'à un certain point liés; il est possible et probable que dans des cas particuliers, les mêmes agents sont à la disposition des deux. Les autorités représentatives du gouvernement allemand ont indiqué publiquement qu'elles me considéraient comme un ennemi dangereux. Il est parfaitement possible que ces deux forces de police aient coopéré dans l'attentat dirigé contre moi. En tout cas, le rôle dirigeant revient incontestablement au G.P.U. car mes activités constituent un danger infiniment plus grand pour Staline que pour Hitler.

L'organisation du G.P.U. a des traditions et des méthodes très bien établies en dehors de l'Union soviétique. Quelques personnes très importantes liées au G.P.U. (le général Krivitsky, Ignace Reiss, et d'autres) ont rompu avec lui au cours des dernières années et fait toute une série de révélations extrêmement importantes. En caractérisant quelques-unes des méthodes du G.P.U., je me base sur ces révélations ainsi que sur d'autres sources qui m'ont été accessibles.

Avant toute autre chose, il est essentiel d'établir catégoriquement que l'activité du G.P.U. est étroitement entremêlée avec celle du Comintern, ou plus précisément de son appareil, avec ses éléments dirigeants et ses partisans les plus sûrs. Le G.P.U. a besoin pour son activité d'une couverture légale ou semi-légale, et d'un environnement favorable pour le recrutement de ses agents; il trouve cet environnement et cette protection dans les prétendus « partis communistes » .

Le schéma général de l'organisation du G.P.U. à l'étranger est le suivant : dans le comité central de chaque section du Comintern est placé un dirigeant responsable du G.P.U. pour ce pays. Son statut n'est connu que du secrétaire du parti et d'un ou deux membres de confiance. Les membres du comité central n'ont que de vagues soupçons sur le statut particulier du responsable en question. Je n'ai aucune indication précise quant au fonctionnement de cette activité au Mexique. Mais il n'y a pas de raison de douter que le Mexique constitue une exception en ce qui concerne les méthodes d'organisation du G.P.U.

En tant que membre du comité central, le représentant du G.P.U. d'un pays a la possibilité d'aborder en toute légalité tous les membres du parti, d'étudier leurs caractères, de leur confier des missions et de les entraîner peu à peu dans le travail d'espionnage et de terrorisme, faisant parfois appel à leur sens de la loyauté vis-à-vis du parti, mais faisant aussi souvent usage de la corruption.

L'ensemble du mécanisme a été découvert en France et en Suisse en liaison avec l'assassinat de Reiss et les tentatives ultérieures contre mon défunt fils et d'autres personnes. En ce qui concerne les États-Unis, Krivitsky a établi que la sœur de Browder [3], secrétaire général du parti, est devenue agent du G.P.U. grâce à la recommandation de son frère. Cet exemple constitue la règle plus que l'exception.

Tout conduit à penser que les principaux organisateurs de l'attentat venaient du dehors. Il est possible qu'ils aient quitté le Mexique à la veille de l'attentat, après avoir préparé l'opération et réparti les rôles. C'est la façon habituelle d'opérer du G.P.U. lequel, en tant qu'agence gouvernementale, a un intérêt exceptionnel à ne pas laisser de trace derrière lui.

Les agents du G.P.U. qui viennent dans un pays étranger pour une tâche spécifique travaillent toujours par l'intermédiaire du chef local du G.P.U., le membre du comité central du parti local mentionné ci-dessus; sans cela, ils ne pourraient pas s'orienter dans la situation locale ni sélectionner les indispensables exécutants de leur mission. L'émissaire du dehors et le résident local, ainsi que leurs collaborateurs de confiance, élaborent le plan général de l'entreprise, étudient la liste des collaborateurs possibles et les entraînent pas à pas dans le complot. Le rôle décisif dans cette tâche technique est joué par le résident national et son état-major général.

Je n'ai pas d'informations sur le rôle réel qu'ont joué le sergent Casas et les cinq policiers placés sous ses ordres qui étaient de garde à l'extérieur de ma maison [4]. Je sais seulement qu'ils sont compromis. On ne peut être certains qu'ils ne faisaient pas partie du complot; le G.P.U. a plus de moyens que n'importe quelle institution au monde, pour convaincre, contraindre et corrompre. Il peut avoir systématiquement insinué aux policiers que j'étais un ennemi du peuple mexicain, leur avoir promis de faire leur carrière, et finalement les avoir payés un bon prix pour leurs services. Mais des agents étrangers n'avaient pas la possibilité d'aborder les policiers mexicains; il fallait des agents locaux. Pour les agents mexicains engagés dans ce travail de corruption, il faut se tourner vers le comité central du parti communiste et vers l'entourage de ce comité central.

Le G.P.U. s'intéresse particulièrement au problème de la préparation de l'opinion publique pour un acte terroriste, surtout quand la victime est quelqu'un de bien connu sur le plan national et international. Cette partie du travail est toujours confiée à la presse stalinienne, aux orateurs staliniens et aux soi-disant « amis de l'Union soviétique » . Il me semble que l'enquête judiciaire, de ce point de vue, ne peut pas ne pas examiner le travail des journaux El Popular, La Voz de México, et quelques collaborateurs de El Nacional [5]. Je ne fais pas allusion ici à la critique de mes convictions, car une telle critique, même la plus sévère, est le droit démocratique le plus élémentaire de chacun. Mais ni La Voz de México ni El Popular ne se sont jamais occupés de semblable critique. Leur spécialité, comme celle de certains orateurs, surtout Lombardo Toledano [6], a été pendant les trois ans et demi de mon séjour au Mexique, la propagation de calomnies contre moi qui sont incroyablement grossières et fantastiques.

Je rappelle qu'à plusieurs reprises ils m'ont accusé d'être lié avec tous les cercles réactionnaires du Mexique et de l'étranger : dans un de ses discours, Toledano a affirmé que j'étais en train de préparer une grève générale contre le gouvernement Cárdenas [7], dans El Machete et ensuite La Voz de México [8], on m'accuse tous les dimanches de préparer une révolution avec le général Cedillo et bien d'autres contre-révolutionnaires réels ou supposés; on me décrit dans des conciliabules secrets avec un certain Dr Atl, collaborant avec les fascistes allemands au Mexique [9], etc. etc. Récemment, Futuro, El Popular, comme La Voz de México ont répété systématiquement que je suis en contact secrètement avec le député réactionnaire du congrès américain Dies et que je lui ai fourni des renseignements sur le Mexique. Toutes ces accusations, il est facile de le voir, n'ont aucun sens, car elles m'attribuent des actes qui sont, non seulement contraires à mes convictions et à l'œuvre de ma vie, mais aussi à mes intérêts immédiats, puisque je devrais avoir perdu la raison pour commettre des actes déloyaux à l'égard du gouvernement mexicain qui m'a accordé une hospitalité aussi généreuse.

Je n'ai pas besoin de rappeler que j'ai, de façon réitérée, appelé dans la presse mes accusateurs à porter l'affaire devant une commission désignée par le gouvernement ou par le parti révolutionnaire mexicain (P.R.M.) [10] afin d'examiner publiquement les accusations lancées contre moi. [Lombardo] Toledano et les chefs du parti communiste ont toujours pris grand soin de ne pas accepter cette proposition.

On ne peut s'empêcher de poser la question : pourquoi M. Lombardo Toledano et les dirigeants du parti communiste mexicain se sentent-ils obligés de répandre systématiquement des calomnies sur mon compte, avec l'objectif ostensible de me discréditer aux yeux des autorités et de l'opinion publique du Mexique ? Ces messieurs ne peuvent rien avoir contre moi personnellement, puisque je n'ai jamais eu avec eux ni relations personnelles ni conflits personnels. S'ils travaillent avec tant de zèle et si peu de vergogne, c'est seulement parce qu'ils ont reçu instruction de le faire. Qui peut l'avoir fait ? De toute évidence, l'homme du Kremlin, Joseph Staline.

Je ne veux pas dire par là que [Lombardo] Toledano et les chefs du parti communiste ont pris part directement à la préparation de l'attentat contre moi. Le G.P.U. applique une stricte division du travail. On demande à des personnes connues de propager des calomnies contre moi. Des agents moins connus, mais plus sérieux, se voient confier la tâche de l'assassinat. Néanmoins, M. Lombardo Toledano n'est pas un enfant. Il connaît parfaitement les méthodes du G.P.U., particulièrement la persécution systématique à laquelle ont été et sont encore soumis dans le monde entier les membres de ma famille, mes amis et moi-même. Ce n'est pas un secret pour Toledano que le G.P.U. a entrepris de m'éliminer physiquement. Je suis donc en droit de dire qu'en se consacrant systématiquement à la venimeuse campagne contre moi, M. Toledano a participé à la préparation morale de l'attentat terroriste. Par conséquent, le témoignage de Toledano serait d'un immense intérêt pour l'enquête.

Il n'est pas douteux qu'au moins les anciens et les actuels dirigeants du parti communiste savent qui est le dirigeant local du G.P.U. Permettez-moi aussi de supposer que David Alfaro Siqueiros [11], qui a participé en tant que stalinien actif à la guerre civile en Espagne, peut également savoir qui sont les plus importants et les plus actifs des membres du G.P.U., espagnols, mexicains, qui sont en train d'arriver les uns après les autres au Mexique, particulièrement via Paris. L'interrogatoire de l'ancien et de l'actuel secrétaire général du parti communiste et également celui de Siqueiros aideraient beaucoup à jeter la lumière sur les instigateurs de la tentative d'assassinat et en même temps à découvrir leurs complices.

Notes

1 Le Russe blanc Anatole Tchistoganoff (né en 1910) avait été arrêté le 10 novembre 1936, en plein Palais de Justice, à la suite d'une plainte de Sedov qui l'accusait de le « filer » . Il avait été libéré faute de preuves. Mais il avait été dénoncé comme membre de la bande et des « services » sous le nom de Lunettes par une des personnes arrêtées pour l'assassinat de Reiss.
2 Trotsky fait bien entendu allusion ici à l'attentat récent contre sa maison, où il avait miraculeusement échappé à la mort.
3 Earl Russell Browder (1891-1973) était, depuis l'élimination des « droitiers » de Lovestone, le chef indiscuté du P.C. américain et sans doute le responsable devant Moscou de l'ensemble des P.C. du Nouveau Continent. Trotsky savait qu'il avait pris part en personne aux discussions précédant la décision de passer contre lui à « l'action directe » . Dans son livre Agent de Staline, Krivitsky mentionne comme agent du G.P.U. non la sœur de Browder, mais sa première femme, Catherine Harrison, connue sous le nom de Kitty Harris.
4 Le sergent de police Jesús Rodriguez Casas, chef de la sécurité de la maison de Trotsky, avait eu des relations amicales avec tous les habitants de la maison et sa complicité avait dû être recherchée.
5 El Popular était le quotidien de la C.T.M., qui servait de fer de lance aux attaques contre Trotsky; La Voz de México était l'hebdomadaire du P.C.M. qui se livrait à la même besogne, avec plus de discrétion du fait de la faiblesse de son tirage; El Nacional était l'organe du parti gouvernemental, le P.R.M., mais certains de ses rédacteurs, « progressistes » faisaient partie de la bande de Lombardo Toledano et travaillaient main dans la main avec les ennemis de Trotsky.
6 Vicente Lombardo Toledano, avocat, professeur de droit, devenu secrétaire général de la centrale syndicale C.T.M. avait été la cheville ouvrière des attaques de tout ordre contre Trotsky au Mexique et ce dernier le considérait comme un agent direct et conscient du G.P.U. Cf. Œuvres, 16, « Déclaration inévitable; pp. 198-202, et la phrase décisive, p. 202, « M. Toledano agit non pas en représentant de la politique intérieure du Mexique mais en tant qu'agent de la politique extérieure du G.P.U. »
7 Lázaro Cárdenas (1895-1970) était devenu président en 1934 et s'était appuyé sur le mouvement ouvrier, qu'il contrôlait, pour affirmer l'indépendance du Mexique face à l'impérialisme.
8 La Voz de México, un nouveau nom inspiré par un vieux journal catholique, était le nouveau nom du journal hebdomadaire du P.C., dont Machete (petit sabre) était l'ancien nom.
9 Saturnino Cedillo (1880-1939) et Gerardo Murillo dit Dr Atl (1875- 1964) étaient des représentants de l'extrême-droite mexicaine.
10 Le P.R.M. (Partido de la Revolución Mexicana) avait été constitué le 30 mars 1938, à la place de l'ancien P.R.N. (Partido Revolucionario Nacional). Il était formé de quatre secteurs, dont un secteur ouvrier dominé par la C.T.M. Ce n'était pas formellement un « parti unique » , mais tout de même plus qu'un parti officiel. C'est en tout cas à sa tête que se réglaient toutes les questions, y compris le choix du président.
11 On peut relever ici la qualité des informations dont disposait Trotsky et les justesses de ses appréciations. Car Siqueiros était effectivement le chef de la bande qui avait mené l'attaque. David Alfaro Siqueiros (1896-1974), peintre muraliste connu, membre du P.C. depuis les années vingt et des services sans doute depuis les années trente, avait été colonel (« el coronelazo » ) en Espagne pendant la guerre civile. Depuis son retour avec ses compagnons d'armes, il s'était fait connaître par des actions publiques spectaculaires comme ses attaques contre la presse, ses coups de feu au commissariat et surtout ses attaques contre Trotsky.